Alors qu’on lui demandait de penser en dehors du cadre, Minnie demanda pourquoi on maintenait alors le cadre. Ce n’est pas de cela qu’on parlait, évidemment. Elle fut virée par le CEO en personne.
« Avec un peu de poivre plutôt qu’un peu de sel, une domination reste une domination. Il s’agit d’en changer le goût, pas la nature » avait-il alors murmuré.
Catégorie : Non classé
Sonofabeach
Maintenant que l’évidente culpabilité des écolos était établie à propos du réchauffement climatique, qui par ailleurs n’existait pas, mais qui avait quand même été favorisé par la méfiance envers le nucléaire, solution évidente au réchauffement, si du moins il n’avait eu lieu et n’asséchait pas, à cause des écolos, les rivières et les fleuves qui refroidissent les réacteurs, ce qui est vraiment irresponsable de la part des écolos, et que réfléchissez au fait qu’ils n’ont jamais été au pouvoir, imaginons deux secondes qu’ils l’aient été, mais bon, maintenant que c’était clairement de leur faute, une autre mission attendait sonofabeach337. Il fallait démasquer les anticoloniaux, sans qui on n’aurait pas eu besoin d’être racistes.
Mais avant ça, une pause s’imposait. Privé de lunettes certifiées par l’UE pour observer la lune passer devant le soleil, ou l’inverse, à cause de Martine qui avait écrit au courrier des lecteurs et des lectrices du journal local pour demander de limiter les vols de nuit déchargeant les colis chinois à l’aéroport du coin, courrier n’ayant eu heureusement aucun effet puisqu’il n’avait pas été publié, bien fait, mais quand même, privé de lunettes, donc, satanée Martine, sonofabeach337 dû se rabattre sur l’éclipse immobilière qui se produisait chaque soir, quand le soleil disparaissait derrière l’immeuble d’en face. Dire que ces enfoirés d’ouvriers sans-papiers avaient à l’époque quitté le boulot quand sonofabeach337 les avait dénoncés, ah oui mais s’ils avaient eu leurs papiers ils n’auraient pas été arrêtés, ralentissant de ce fait la construction d’un immeuble à la base d’un des plus beaux phénomènes naturels de la rue.
Andrika
C’était une petite ville. Une ville très vivante, dit-on. Aujourd’hui, la plupart des immeubles sont abandonnés. Ce sont de petits bâtiments de maximum deux ou trois étages. On dirait que la guerre est passée par là, où qu’on a fui suite à un accident nucléaire. On dirait qu’on a tout quitté comme ça, dans la panique. C’est une petite ville en Hongrie et j’ai vu exactement la même en Italie.
Si on entre dans un immeuble, on pousse une porte restée vaguement verte, au bois vermoulu. Sec. Il n’y a pas de lumière dans le corridor du bâtiment. On tâtonne jusqu’à l’escalier et on monte au dernier étage. La porte de l’appartement a disparu. On pénètre directement dans ce qui devait être le salon. Il n’y a plus rien dans la pièce à part un vieux tapis couvert de poussière. La lumière entre par la fenêtre de rue, une lumière très blanche. L’air de la pièce est chargé de la poussière que l’on fait voler en marchant sur le plancher. Par la fenêtre sans vitre, on voit la rue, et les immeubles morts dans la rue. Si on reste assez longtemps à la fenêtre on verra peut-être passer une voiture. On est sur la voie principale qui relie Budapest à l’Autriche. Et si on reste très longtemps, on verra peut-être passer au loin, sur l’une ou l’autre place, l’une ou l’autre vieille restée dans cette ville qui n’est plus qu’une ruine. Il n’y a plus que des femmes paraît-il. Elles marchent en silence, s’arrêtent pour regarder on ne sait quoi. Disparaissent derrière un bâtiment, réapparaissent plus loin, puis disparaissent de nouveau, et on ne les revoit plus. Elles sont entrées quelque part, chez elles ou ailleurs.
Je redescends lentement les escaliers. Dans le noir, j’écoute, je tends parfois l’oreille. Pas un seul bruit, même pas celui d’un insecte. Rien. Dans cette maison-ci, la vie a disparu. J’arrive dans la rue et je retrouve ma voiture. A ma grande surprise quelqu’un est assis dedans, à la place du passager avant. C’est une femme évidemment. Elle est âgée, septante ans environ. Elle a un foulard sur la tête, est habillée pauvrement. Elle a les yeux clairs, très clairs. Quand je m’installe au volant, elle sourit. Puis elle parle et ne dit qu’un mot. Vienne. Elle veut aller à Vienne. Je ne sais pas ce qu’elle espère, mais ce n’est pas là qu’elle le trouvera.
Je m’appelle Andrika. Je suis née ici en 2017. J’ai vécu quasiment toute ma vie ici, mais j’ai étudié à Budapest pour devenir infirmière, puis j’y ai travaillé dans un hôpital avant de revenir à Gyor. Je suis seule, mon seul enfant est parti au Etats-Unis alors qu’il n’avait que 20 ans et mon mari est mort il y a 7 ans. Ici je survis. La ville est quasiment déserte, la population qui reste est très vieille. Je veux mourir à l’hôpital et je crois qu’à Vienne, il y a encore de bons hôpitaux. Quand j’ai vu la voiture arrêtée devant la maison d’en face, j’en ai profité pour m’y installer. L’homme qui est au volant me sourit. Je ne sais pas ce qu’il va faire, mais il faudra qu’il me tue pour m’extraire de la voiture. Je veux aller à Vienne. Je sais qu’il y va. Quand il m’a vue dans la voiture, il a soufflé « Scheisse ». Avec cette voiture-ci, il n’irait pas beaucoup plus loin que Vienne. S’il démarre et m’emmène, je ne vais pas regarder les rues et les maisons qui défilent. Je connais cette ville mieux que mon cœur, je ne veux pas la voir partir, parce oui, c’est elle qui me quitte, pas moi qui m’en vais. Elle est partie petit à petit avec la fuite des jeunes et la mort des vieux, qui meurent de plus en plus jeunes.
Ici je n’ai plus que les jours qui passent. Je veux encore un peu de vie, j’espère en trouver à Vienne, même si ce n’est que pour un mois. Un jour. Même un jour. Je veux dire à quelqu’un : je m’appelle Andrika. Je ne le dirai pas à l’homme au volant de la voiture. Je lui dis juste « Vienna, Wien ». Il démarre le moteur. Je regarde mes mains posées sur mes cuisses. Je vois comme elles sont petites, ces mains qui sont nées ici. Je constate comme elles sont sèches. Je ne regarde rien d’autre, ou alors ses mains à lui, qui tiennent le volant et changent les vitesses. Tout à coup je me demande si je prends un nouveau départ. Pour aller à Vienne dont on m’a dit qu’elle est si belle. J’ai 70 ans. Je suis terriblement vieille, mais je suis comme tout le monde. Rien ne m’empêche d’espérer. Pas le moindre mur. Pas le moindre fossé.
Fernand était anti-woke et fan de tennis. En conséquence, il avait vécu avec difficulté l’application d’une loi interdisant aux gauchers de tenir leur raquette de la main gauche, attitude qui était jugée contraire à l’idéal universaliste. Fernand perdait maintenant tous les dimanches lors de ses confrontations avec Blaise, très mauvais joueur, qu’il avait jusqu’ici toujours dominé. Mais voilà, il fallait, comme le réclame l’idéologie anti-minorités, valoriser le mérite. Le mérite de Blaise d’être un exécrable tennisman droitier, qui maintenant pérorait chaque week-end au bar du club house. Pourtant, Fernand sentait que quelque chose n’était pas juste. Certes, cela ne justifiait guère d’avoir enfoncé sa raquette en travers de la tronche de Blaise. Mais, précisait alors Fernand au policier qui l’interrogeait, il avait porté le coup de la main droite.
Dans sa cellule, Fernand observait maintenant le mur suintant contre lequel il allait devoir dormir. Il était frileux et craignait l’humidité. Mais c’était, manifestement, une sensibilité rare parmi les prisonniers.

Franck a la peau blanche. Il n’aime pas qu’on vienne lui faire de l’ombre avec un sourire d’Afrique. Son arrière-grande-tante était partie aux Amériques. Elke y avait construit quelques gratte-ciels qui cachaient le soleil au regard des indigènes. Franck n’aime pas qu’on lui rappelle cette migration, ni qu’on souligne que sa maison, il la doit à son tonton, parti aux grands lacs faire fortune en faisant creuser les bas-fonds à ceux et celles qui étaient là bien avant. Franck est dans son jardin et profite du beau temps au bord de sa piscine. Mais voilà que passe une famille de toutes les couleurs qui lui gâche le paysage. Franck trouve qu’on est trop nombreux à profiter du système. On en est réduit à chasserchasser dit Franck. Chasser les étrangers, ceux et celles qui n’ont pas participé. Pas participé à la construction du jardin de Titom, ni à celle de sa maison, ni à celle de la nation. Ceux et celles qui sont arrivés hier.
Puis le soir, voilà que le jardin de Franck est en feu. Il faut fuir et Franck court chez son voisin. En franchissant la haie, une ronce agrippe son pantalon. Franck regarde avec effarement l’accroc dans la poche arrière d’un vêtement neuf. Quelle aventure. L’incendie est dû à la chaleur dit le voisin. C’est normal. Cest l’été. Franck pleure maintenant. Il regrette l’insouciance d’hier, quand la haine servait de passe-temps.
Monique. Elle est grande et élancée. Elle court très vite, Monique. Heureusement pour elle. Car Monique la police. Elle déambule de manifestation en manifestation. Toujours les poings en poche et l’âme brandie, haute, fièrement. Monique on dit d’elle qu’elle l’a bien cherché. À prendre des coups, à courir des risques, à courir dans les rues, à prendre la fuite. Elle l’a bien cherché à s’appeler Monique. Elle a des quilles comme des échasses et elle parcourt la ville à grandes enjambées, elle est comme un compas qui nous garde le nord. Monique, elle a prié un jour de grève pour qu’on garde l’église au milieu du village. Monique, s’il y avait une révolution, elle serait sur le tableau. Monique est si grande qu’elle a la tête dans les nuages. Monique elle va aussi à la pêche, avec son fieul José, qui prend au canal ce que sa mère va bientôt préparer. Monique va au musée, au cinéma. Elle économise ce qu’elle ne dépense pas. Monique est banale. Monique est exquise. Elle pense pour ceux et celles qui ne pensent pas. Monique est une voisine du bout du bout de la rue, celle qui quitte la ville et s’en va dans les prés. Les prés où pousse l’herbe où nos rêves viennent brouter.
Cousteau
Maintenant que l’air était privatisé, on retenait sa respiration. On inhalait que ponctuellement, vu les tarifs pratiqués par les grandes sociétés de diffusion de l’air. Les riches seuls continuaient à faire du sport: le prix de l’oxygène consommé au kilomètre était exorbitant. Les pauvres évoluèrent. Leur physique changea. D’abord des branchies. Puis des membres atrophiés. Puis des poumons qui allaient jusque dans les pieds. Puis, finalement, les pauvres sont retournés dans l’eau et ont oublié jusqu’à l’existence des riches. Mais un jour, le souvenir lointain des camés du luxe leur revint. Un yacht avait coulé dans une petite baie calme et paisible que le bateau était venu déranger. Tous les pauvres, toutes les pauvres, les tentaculeux, les médusiennes, les bichromatiques, les habitant. es des coraux, les translucides, tout ce petit monde avait reconnu le goût de la destruction en machouillant la chair rendue tendre par son petit séjour dans l’eau.
Tbilissi
« Pour éliminer la société civile, la stratégie du gouvernement a consisté, dans un premier temps, à la stigmatiser, puis à l’étrangler financièrement. »
Non, on ne parle pas de la Belgique, mais de la Géorgie, sous la coupe d’un pouvoir pro-Russe. Deux ans auront suffit pour mettre à genoux une société civile extrêmement vive. Insulter, mépriser, couper les financements.
Est-ce que cela nous rappelle quelque chose ? La société civile est essentielle à la démocratie. Sans elle, pas de démocratie possible.
Article à lire dans le journal Le Monde de ce 4 août 2026.
Nounours devait voter. Mais Nounours n’avait pas le droit de donner son avis. Nounours vota. Puis il entra en hibernation. C’est long 4 ans sans manger.
Eddy
Je descendais le long du versant ouest de la carrière et puis je remontais du côté des arrivées de camions. La côte était très raide jusqu’à l’arrivée au sommet, où j’ai remporté plusieurs étapes importantes entre mes 9 et mes 12 ans. Une dizaine de Galibier, deux bonnes douzaines d’Alpes d’Huez, et une ribambelle de Monts Ventoux. Tout ça, ni pour la gloire, ni pour l’argent. Pour le simple plaisir du travail bien fait.
Je reprenais mon souffle sur le rond-point qui distribuait les rues vers plusieurs quartiers du village et vers la grande route. Là, il y avait un large bâtiment austère dans lequel je n’ai jamais osé entrer. À l’époque de mes exploits, c’était la Maison du Peuple. Maintenant, c’est une entreprise de pompes funèbres.
Le peuple a vieilli en effet et il faut bien l’enterrer définitivement après avoir d’abord tenté de tuer ses rêves et d’ensevelir son espoir. Ici, les maisons sont grises de poussière comme sont grises les mines. Mais au détour d’une ruelle, un grand rectangle blanc est dessiné sur une porte de garage. Il est surmonté d’une inscription. « Goaaal! ». Goal, oui. Je repars souriant et confiant. C’est sûr, évidemment, d’autres enfants viendrons ici et là alimenter la machine à faire tourner le monde autrement.
