C’était une petite ville. Une ville très vivante, dit-on. Aujourd’hui, la plupart des immeubles sont abandonnés. Ce sont de petits bâtiments de maximum deux ou trois étages. On dirait que la guerre est passée par là, où qu’on a fui suite à un accident nucléaire. On dirait qu’on a tout quitté comme ça, dans la panique. C’est une petite ville en Hongrie et j’ai vu exactement la même en Italie.
Si on entre dans un immeuble, on pousse une porte restée vaguement verte, au bois vermoulu. Sec. Il n’y a pas de lumière dans le corridor du bâtiment. On tâtonne jusqu’à l’escalier et on monte au dernier étage. La porte de l’appartement a disparu. On pénètre directement dans ce qui devait être le salon. Il n’y a plus rien dans la pièce à part un vieux tapis couvert de poussière. La lumière entre par la fenêtre de rue, une lumière très blanche. L’air de la pièce est chargé de la poussière que l’on fait voler en marchant sur le plancher. Par la fenêtre sans vitre, on voit la rue, et les immeubles morts dans la rue. Si on reste assez longtemps à la fenêtre on verra peut-être passer une voiture. On est sur la voie principale qui relie Budapest à l’Autriche. Et si on reste très longtemps, on verra peut-être passer au loin, sur l’une ou l’autre place, l’une ou l’autre vieille restée dans cette ville qui n’est plus qu’une ruine. Il n’y a plus que des femmes paraît-il. Elles marchent en silence, s’arrêtent pour regarder on ne sait quoi. Disparaissent derrière un bâtiment, réapparaissent plus loin, puis disparaissent de nouveau, et on ne les revoit plus. Elles sont entrées quelque part, chez elles ou ailleurs.
Je redescends lentement les escaliers. Dans le noir, j’écoute, je tends parfois l’oreille. Pas un seul bruit, même pas celui d’un insecte. Rien. Dans cette maison-ci, la vie a disparu. J’arrive dans la rue et je retrouve ma voiture. A ma grande surprise quelqu’un est assis dedans, à la place du passager avant. C’est une femme évidemment. Elle est âgée, septante ans environ. Elle a un foulard sur la tête, est habillée pauvrement. Elle a les yeux clairs, très clairs. Quand je m’installe au volant, elle sourit. Puis elle parle et ne dit qu’un mot. Vienne. Elle veut aller à Vienne. Je ne sais pas ce qu’elle espère, mais ce n’est pas là qu’elle le trouvera.
Je m’appelle Andrika. Je suis née ici en 2017. J’ai vécu quasiment toute ma vie ici, mais j’ai étudié à Budapest pour devenir infirmière, puis j’y ai travaillé dans un hôpital avant de revenir à Gyor. Je suis seule, mon seul enfant est parti au Etats-Unis alors qu’il n’avait que 20 ans et mon mari est mort il y a 7 ans. Ici je survis. La ville est quasiment déserte, la population qui reste est très vieille. Je veux mourir à l’hôpital et je crois qu’à Vienne, il y a encore de bons hôpitaux. Quand j’ai vu la voiture arrêtée devant la maison d’en face, j’en ai profité pour m’y installer. L’homme qui est au volant me sourit. Je ne sais pas ce qu’il va faire, mais il faudra qu’il me tue pour m’extraire de la voiture. Je veux aller à Vienne. Je sais qu’il y va. Quand il m’a vue dans la voiture, il a soufflé « Scheisse ». Avec cette voiture-ci, il n’irait pas beaucoup plus loin que Vienne. S’il démarre et m’emmène, je ne vais pas regarder les rues et les maisons qui défilent. Je connais cette ville mieux que mon cœur, je ne veux pas la voir partir, parce oui, c’est elle qui me quitte, pas moi qui m’en vais. Elle est partie petit à petit avec la fuite des jeunes et la mort des vieux, qui meurent de plus en plus jeunes.
Ici je n’ai plus que les jours qui passent. Je veux encore un peu de vie, j’espère en trouver à Vienne, même si ce n’est que pour un mois. Un jour. Même un jour. Je veux dire à quelqu’un : je m’appelle Andrika. Je ne le dirai pas à l’homme au volant de la voiture. Je lui dis juste « Vienna, Wien ». Il démarre le moteur. Je regarde mes mains posées sur mes cuisses. Je vois comme elles sont petites, ces mains qui sont nées ici. Je constate comme elles sont sèches. Je ne regarde rien d’autre, ou alors ses mains à lui, qui tiennent le volant et changent les vitesses. Tout à coup je me demande si je prends un nouveau départ. Pour aller à Vienne dont on m’a dit qu’elle est si belle. J’ai 70 ans. Je suis terriblement vieille, mais je suis comme tout le monde. Rien ne m’empêche d’espérer. Pas le moindre mur. Pas le moindre fossé.
