La démission

« La résolution des problèmes est intimement liée à la manière dont l’analyse des situations et la prise de décision sont organisées. Or, c’est devenu un impensé de nos organisations politiques. Aucun système n’étant parfait, il se trompera donc, régulièrement. La reconnaissance d’un problème et l’investissement d’une communauté dans la résolution de celui-ci dépend de la place qui a été faite au groupe dans les processus d’analyse et dans les processus de décision. L’implication du collectif dans la compréhension des problèmes et dans l’organisation des solutions imaginées augmentent également les connaissances partagées au sein du groupe, lui permettant d’analyser d’autres situations avec plus de justesse. Il permet aussi de diminuer le sentiment d’impuissance de la communauté, principale cause du déni face aux enjeux de notre temps. »

J’avais terminé mon discours, comme prévu dans l’indifférence générale. Mais au lieu de retourner à ma place, j’ai remonté l’escalier qui menait à la sortie de l’hémicycle. Tout en traversant l’énorme hall du parlement, j’ai envoyé ma démission à mon chef de groupe avec mon smartphone de service. Avant de sortir, j’ai déposé ma malette sur le comptoir de l’agent de sécurité, laissant là l’ordinateur portable, le téléphone et le badge qui serviraient, sans doute dès demain, à mon remplaçant.

Dehors, les manifestants faisaient face au chevaux de frise les empêchant d’accéder à la zone protégée. Quelques mètres à peine après avoir franchi les barbelés marquant la frontière entre l’espace du pouvoir et celui de la rue, j’avais été plaqué au sol par le violent jet d’eau d’une autopompe. J’étais devenu un citoyen lambda. Allongé, étourdi par le choc et par l’eau glacée, je fus tiré par le bras par une manifestante tentant de me venir en aide. Incapable de me soulever, elle me cria de me relever. C’est bien ce qu’il me semblait que je venais de faire quelques minutes plus tôt.

À qui ?

Akkergot avait un champ. Quand il se blessa en trébuchant sur un sillon saillant, il arrêta de travailler pour un temps. Une nuit passa sur le champ, et une pie y laissa filer de son bec la graine d’un fruit délicieux. Un matin s’approcha, et une biche abandonna sur le terrain d’Akkergot la promesse d’un arbre majestueux. Le temps passa et le vent souffla sur le champ des centaines de petites vies. Petit à petit, le terrain devint un paradis. Mais Akkergot, lui, avait un champ. Le champ n’était plus là. A qui appartenait maintenant le paradis ? Et où était le champ ?

Le champ était dans le cœur d’Akkergot. Et le paradis était le sien, mais il appartenait aussi à une une pie, une biche, et au vent.

« Quand tu partages quelque chose, tu peux voir tout ce que l’autre en fera de merveilleux » pensa Akkergot, qui s’assit et observa. « Tout ce que tu peux espérer est bien plus grand » se dit la pie, qui se posa sur une branche et choisit son repas. « Ici on ne chasse pas » se dit la biche, qui s’endormit. « Au paradis, je vais enfin pouvoir me reposer » se dit le vent qui enfin put souffler.

C’est la rentrée

– Dis donc vous m’avez regardé. Qu’est-ce que vous avez ? Pourquoi est-ce que vous me regardez ?
– Je vous ai regardé ?
– Ouais, vous m’avez regardé.
– Comment est-ce que vous le savez ?
– Parce que je l’ai vu.
– Mais si vous m’avez vu, c’est que vous m’avez regardez.
– Évidemment que je vous ai regardé, puisque vous me regardiez.
– Ah non. Vous ne m’avez pas vu vous regarder avant de m’avoir regardé. Donc vous m’avez regardé parce que vous pensiez que je vous regardais, pas parce que vous aviez vu que je vous regardais.
– Dites donc, vous vous foutez de ma gueule ? Vous m’avez bien regardé ?
– Vous m’avez regardé parce que vous soupçonniez que je puisse vous regarder, mais si vous soupçonniez que je puisse vous regarder, c’est que j’ai une bonne raison de vous avoir regardé.
– Et manifestement, je ne me suis pas trompé.
– Vous ne vous êtes pas trompé. Vous aviez raison de penser que j’avais une bonne raison de vous regarder. Mais du coup, vous savez pourquoi je vous ai regardé, puisque cette raison, vous la connaissez, sans quoi, vous ne m’auriez pas soupçonné d’avoir une bonne raison de vous regarder. Et vous ne m’auriez pas regardé. Et donc, vous n’avez plus besoin de me poser la question de pourquoi je vous regarde. Puisque vous le savez. Ou vous vous en doutez. D’ailleurs, dites-moi, pourquoi est-ce que je vous ai regardé ?

Dellie avait pris cours d’argumentation en option, l’année passée. Du coup, elle avait gagné du temps à la station de métro. Les gens sont tendus, c’est la reprise. Rien à faire, les adultes n’aiment pas que les enfants leur échappent, et en même temps, les adultes n’aiment pas que les enfants soient dans le chemin. Faudrait savoir. Pour l’heure, il s’agit d’arriver à l’école. Tant pis pour ce petit chien qui se fait engueuler par un maitre énervé. Au moins, j’aurai regardé, se dit Dellie. Il se sent peut-être moins seul.

Dellie a raison. Regardons.

Eugsten

Toute la question était de savoir si c’était Eugsten qui produisait les rêves, ou si c’étaient les rêves qui rendaient visite à Eugsten. Finalement, plusieurs personnes partageaient parfois le même rêve. Voler, arriver en retard, ne pas être prêt.e, tomber en amour. Peut-être que les rêves choisissaient leur être du soir comme on choisit un copain, par affinité, laissant les analystes jungiens bouche bée devant tant d’à propos. Eugsten privilégiait la deuxième hypothèse. Les nuits d’insomnie, il imaginait son rêve attendant patiemment à la porte de la chambre que son être s’endorme. Bon, ça lui mettait un peu la pression, lui qui détestait faire attendre les gens. Mais il se sentait moins seul.

Il y a peut-être des millions de rêves qui attendent qu’on les prennent par la main. Il y a sûrement des millions de rêveurs et de rêveuses qui espèrent qu’on les laissera enfin dormir une nuit apaisée.

Dans une ville désossée, une ville désarticulée, j’avais vu des dizaines de pépites briller. C’étaient des yeux, des yeux qui suivaient avec passion les prévisions télévisées des conséquences de la titanication de l’économisme sauvage qui prévalait alors. Et voilà qu’on annonçait maintenant une baisse sensible de l’espérance de vie, alors que pour nous, cette espérance et cette vie battaient chaque jour plus puissamment dans nos cœurs au fur et à mesure que tout se transformait. Une femme me dit alors ce qu’il y avait à dire. Qu’on n’avait jamais ressenti une joie aussi forte. Qu’on ne savait pas combien de temps elle durerait, mais que chaque seconde que nous passions dans ses bras valait une éternité.

L’entorse

Pilo a mis le pied dans une grosse entorse au règlement, comme un dénivelé qui n’avait rien à faire là. Maintenant il boîte sur la droite. Pourtant Pilo à toutes et à tous. Et certaines et certains lui rendent son sourire. Hier Pilo grimaçait, car il pensait que sourire, c’était interdit. Par la règle, par la nature, par les conventions. Que d’émotions. D’une cheville fragile il a fait une poésie. Bravo Pilo!

E. N. A.

L’immobilisme est un emploi à temps plein. Favoriser les mauvaises idées, écarter les bonnes. Détourner les mouvements. Convaincre que le changement est l’intérêt des puissants. Humilier les penseuses. Mépriser les panseurs. L’immobilisme est une idée toute faite qu’il faut renouveler sans cesse. Que la poussière qui se soulève à chaque coup de frein devienne l’objet du débat. Dans l’œil de l’une, dans les rouages de l’autre. Représentons et partageons le gâteau. Une part pour trahir l’électorat. Une part pour trahir la morale.

Reya écrit

Reya écrit son message sur le mur.
« Chers politiques, chères politiques,
Avez-vous un avenir ? Avez-vous des rêves ? Et avez-vous des enfants ? Si vous avez l’une ou l’autre, ou plusieurs de ces trois choses, agissez puissamment, ou démissionnez. »

Ils et elles ont alors agi. Reya fut arrêtée et le mur nettoyé. On appela pour rendre compte au Président. Mais le Président est occupé. Est-ce que la canicule ne serait pas due aux chiens ? », se demande-t-il, en chevauchant son jetski glissant sur les vagues rafraîchissantes. Il tourne le visage vers l’objectift, et dans le reflet de ses Ray-Bans, une meute de journalistes pour immortaliser l’instant qui paraîtra lunaire dans quelques années. Un petit pas pour l’homme.

On ne trouble pas impunément l’ordre public. On ne trouble pas impunément l’ordre. On ne trouble pas impunément.

Tristesses

Il y a des tristesses dont j’ai trop peur. Celle-ci, je la tiens éloignée en lui jetant des cailloux. Comme à un chien hargneux au milieu du chemin. Je fais semblant de croire que je ne suis pas obligé. Mais le chien hargneux, il ne bouge pas du milieu du chemin, et il faudra bien passer par là. Il n’y a pas d’autre moyen de passer à autre chose. Le chien va me mordre à pleines dents. Me déchirer le bas des pantalons. Choisir le morceau de blanc de poulet à arracher à mon mollet. Le chien qui bave en me regardant avancer. Un chien, une tristesse, une tristesse qui bave en me regardant trembler. Qui va me mordre le cœur.