En patriarchie, la fête patriarcale bat son plein. Défilé mâlitaire. Fanfare de couivres. Phalut à la flemme du soldat inconnu. Hommage aux anciens cons battant, qui serrent des mains de maîtres. Partout, on secoue des drapeaux des couleurs nationales, sauf celles de l’arc-en-ciel.
En patriarchie, comme on est patriote, on boit des gloires nationales jusqu’au petit matin.
Auteur : Michel
– Avançons, sinon, nous reculons.
– Attendons, attendons, j’ai encore mille fleurs à voir naître.
– Nous n’avons pas le temps. Avançons.
– Non, restons. Où irions-nous ?
– Nous n’avons pas le temps de nous poser cette question.
– Nous n’avons rien, ni le temps, ni les fleurs. Attendons les fleurs puisque le temps nous échappe.
– Des fleurs, tu en trouveras sur ta tombe et alors tu auras tout le temps. Je les cueillerai pour toi.
– N’en cueillez aucune. Laissez-les où elle poussent.
– Il faut les cueillir et les emmener à la ville, car là où elles poussent, on ne peut les vendre à personne.
– On n’aura pas pu s’entendre. Allez, si le temps presse. Je reste ici.
Vous mourrez ici.
– Très bien. Plus besoin de m’apporter des fleurs. J’en suis bien entouré.
– De toutes façons, je n’ai plus temps.
– Ni les fleurs.
‘
C’est comme ça depuis toujours.
Rien ne se perd. Rien ne se gagne.
On enseigne à parler en parlant, et le silence en se taisant, on enseigne la honte en ignorant, en regardant ailleurs. On enseigne la violence en écrasant.
On n’a pas de retenue quand rien ne vous revient.
On n’a plus qu’à fermer le poing quand on n’a rien dans la main.
Et que faire avec un poing ?
Rien ne se perd. Pas le moindre coup. Pas le moindre tir.
C’est comme un graphe sur du papier de loi.
Tir / légal / létal / état / tire / rite / irréel / ire / mire / Manu / militari / ment /
Puis trois petits points rouges comme le sang.
L’état tire sur des enfants, et la rage s’étend comme une tâche qui dissout la honte des bonnes gens. On ne brûle pas la république ! Mais que fait la république ? Elle tue dans l’œuf les espoirs des enfants. Rien ne se gagne.
« On avait le droit d’être un lâche mais pas au point d’ignorer qu’on manquait de courage. C’était très inconfortable. C’était comme manger tous les bonbons de l’armoire et aller faire soigner ses carries sans anesthésie. On avait le droit d’être une personne courageuse aussi. Mais ça, nous, on ne le faisait pas. On trouvait ça minable, c’était vraiment choisir la facilité, on trouvait. Le courage, c’était pour les loosers.
En sortant du cabinet de dentisterie, on avait les nerfs. On tapait sur ceux et celles qui faisaient preuve de courage. Ça nous énervait, ces gens qui souriaient juste pour nous montrer leurs dents blanches.
Demain, tout va changer. On m’arrache ma dernière dent. Après j’aurai un dentier. De belles et fausses dents bien blanches. Blanches comme le courage. Ça m’aura coûter cher, mais finalement j’y serai arrivé. Je sourirai de tout mon faux courage. Et je cracherai sur les lâches. »
Rascar K., « Le bonheur est dans l’après ».
Le train, le train
On était tous nés là. Un peu plus par là, ou plus par ici, mais tous, nous avions depuis toujours connu cette belle ferraille. Il y a longtemps, ce train de fer était aussi de bois. Chaque wagon était une petite habitation douillette. Bien sûr, nous étions comme des naufragés sur une rivière folle. Impossible de s’approcher du bord et de sauter du rafiot. Ce train, on dit qu’un jour, alors qu’il était immobile, c’est la terre sous lui qui s’est mise à bouger. Et bientôt à filer. Nous sommes alors devenus le seul élément de stabilité dans un environnement en folie. Heureusement restait le train et son univers cohérent ! Bien sûr, nous avons dû affronter quelques terribles secousses, arbres sur notre chemin, en travers des voies, des arbres accrochés aux voies, on ne sait par qui ni pour quoi,. Des voies qui continuaient à nous passer dessous avec une folle détermination. Mais nous avons toujours tenu le choc. Nous sommes toujours passés au travers de ces moments terribles. Petit à petit, nous avons reçu l’ordre de démonter la structure en bois des wagons de queue de train et d’envoyer lesplanches vers l’avant, vers la locomotive.
Aujourd’hui, nous devons depuis peu démonter l’avant-dernier de nos wagons, celui qui est juste derrière le wagon de tête. A part ces deux wagons, tous les autres ne sont plus que des plateformes de métal sans aucun habillement de bois. Les planches passent de main en main vers la locomotive et bientôt il n’y aura plus qu’un seul wagon qui ne sera pas à l’air libre.
Depuis hier nous sommes inquiets. Les planches qui s’esquivent vers l’avant du train, on s’y habitue. La pluie, le vent, la neige, c’est la nature finalement. Ce n’est pas ça. L’un de nous à une longue vue. Il dit qu’il voit un mur qui fonce vers nous. Qu’il faut à tous prix l’éviter. Un mur fonce vers nous ! Comment l’arrêter ? Comment le convaincre de changer de chemin ?
Il y en a un qui ce matin a sauté du wagon. « Pour courir vers l’arrière avec le reste, fuir le mur » il a dit. Il a roulé dans le bas-côté. L’homme à la longue-vue l’a vu, mort. C’est ce décor qui va trop vite. Nous ne pouvons descendre du wagon. De toute façon, il paraît qu’il faut encore démonter l’avant-dernier wagon pour faire passer le bois, et qu’on n’a pas trop le temps de penser à tout ça. « Vers l’avant » crient ceux qui logent dans le dernier wagon protégé à l’avant du train. « Vers l’avant les amis ». Le bois passe de main en main jusqu’à la locomotive. Mais qu’en font-ils là-bas ? Mystère.
Hors cadre
C’est une photo de groupe. Ils portent tous un chapeau, sans doute pour se protéger du soleil, et pas par coquetterie. En conséquence, on ne voit pas très clairement tous les visages. On voit par contre beaucoup de sourires. On lit la joie d’être représentés. Peut-être certains d’entre eux se sont-ils dit, ou pensé, « immortalisés ». Les manches de ceux qui sont encore en chemises sont remontées au dessus du coude. Les autres sont en liquette. On voit les bras musclés, et les énormes tâches de sueur et de crasse qui témoignent des efforts consentis et de la force mise en œuvre dans des conditions qu’on devine difficiles. On devine la camaraderie qui unit ces hommes. Une amitié dont on ne connaît pas les fondements. Se connaissaient-ils avant de se retrouver là il y a un certain temps ?
A l’arrière, dans la roche, une entrée creusée et renforcée par des poutrelles de bois. On ne voit rien de ce qu’il y a dans la cavité. Le constraste est trop fort et le trou et entièrement noir. On ne peut qu’imaginer. L’air plus frais. Le son, différent. Un autre silence peut-être. La vie différente de ce que l’on voit à l’image et de ce que montre les hommes en chemise ou en liquette.
Dans le coin droit de la photo, au bas de l’image, on voit un bout de bottines. C’est un plus petit pied, mais pas celui d’un enfant. Peut-être une femme. On voit aussi la dentelle d’une robe ou d’une jupe qui couvre la cheville et le mollet avant de disparaître dans l’immensité du hors- champ. Là commence le désert et tout ce qui l’habite. En ce compris, cette personne en robe ou en jupe. Ce désert, ce n’est pas le désert véritable. Celui-là est resté où il était et n’a pas bougé avec l’image, qui elle est maintenant accrochée dans une exposition, dans une petit ville, loin de là. Le désert dont on parle, c’est celui de la représentation. Il est très peuplé. On y marche lentement et la tête basse, pas parce qu’on a soif et chaud, mais parce que c’est cela qu’on apprend à celles et ceux qui sont en dehors du cadre.
C’est étrange, cette personne que le ou la photographe a décidé de ne pas cadrer. A moins que la photo ait été coupée. A la prise de vue, personne n’a osé demander à cette femme de ne pas se joindre au groupe. Et c’est seulement après avoir imprimé la photo qu’on en a coupé un morceau de l’image pour qu’elle n’apparaisse pas dessus. Mais on n’a pas pu éviter les bout de chaussure et de dentelles sans risquer de couper un morceau de jambe à l’homme a côté d’elle. Cette présence se devine et tout comme la grotte, elle éveille notre curiosité, mais de ça, elle s’en fout. Cette présence veut exister et pas faire rêver. Elle a participé à l’aventure de la grotte. Elle veut l’affirmer en rejoignant le groupe d’hommes.
Plus tard, le groupe s’attendait à ce qu’à la vue de l’image, la présence effacée baisse la tête et s’éloigne lentement. Rien ne permettait à ses hommes d’imaginer que la présence effacée allait remonter ses dentelles et leur botter les fesses avec la bottine dont on ne voit qu’un petit bout. Pourtant, à en croire une rumeur qui circule, c’est bien cela qui s’est passé.
Les joues et les sourires
La recherche ne se faisait plus dans la position assise. Il fallait cheminer. C’est pourquoi les personnes anciennement appelées chercheurs ou chercheuses étaient vite dépassé.es, même ceux et celles qui disposaient d’une chaise de bureau avec des roulettes.
Au jour 89, l’une des nouvelles recrues trouva quelque chose. Elle le passa à la recrue à côté d’elle qui replaça la chose où on l’avait trouvée. Ah, oui, les méthodes avaient changé. Il fallait maintenant être sûr.e de faire mieux avec la trouvaille que ce qui est fait, ou pas, quand on la laissait à sa place. C’est une fameuse question, qui préoccupe beaucoup les anciens et les anciennes. Que font les choses si on ne les arrache pas à leur milieu d’origine, si on ne les transforme pas ? Rien, sans doute. Rien de nouveau en tous cas. Or ne doit-on pas créer du nouveau ? Entendant cette question, prononcée par un ancien chef de service, la plupart des nouvelles recrues décidèrent d’aller faire une sieste. Elles se couchèrent à même le sol. Il faisait beau, ce jour-là. A l’ombre d’un jeune châtaigner, on sentait le vent frais caresser les joues et les sourires.
Prière
À ceux et celles qui traînent au fond du terrain vague.
Qui font la sieste à l’heure du goûter.
Qui laissent tomber.
Qui font mine.
Qui taillent sans cesse le même crayon.
Qui rêvent et ratent l’arrêt.
Qui freinent.
Qui passent et repassent.
Ceux et celles qui dansent dans les parking.
Qui relisent les mêmes pages.
Dessinent avec leurs doigts sur la buée.
Qui ouvrent les bras face au vent.
Qui mettent un chapeau, puis le retirent, puis le remettent, et c’est la pluie et le beau temps.
Qui ne font rien.
Rien de tout ça et rien d’autre.
A toutes celles et tous ceux à qui le monde appartient tout autant.
Que votre repos soit grand et se répande.
Le bois
À la lisière du bois touffu des émotions, l’homme s’était arrêté. Je n’irai pas plus loin il avait dit. Il avait laissé la femme aller, la peur au ventre, à la recherche des petits et des petites. Elle était revenue chargée d’enfants, écorchée et griffée de partout par les ronces et les branches. Regarde-toi il avait dit, tes vêtements sont souillés et tu as de poches sous les yeux. Moi, en t’attendant, mais où donc restais-tu ? j’ai combattu contre d’autres hommes qui voulaient prendre ma place. Ce n’est pas ta place, elle avait répondu. C’est ton absence de place. Mais l’homme n’avait pas compris. Alors, il l’avait giflée. En partant, elle ne s’était pas retournée. Elle avait emprunté un sentier boueux qui partait vers le lointain et avait disparu avec tous les enfants. L’homme avait alors entrepris de construire des fortifications afin d’empêcher qui que ce soit de passer. Comme en trois années, jamais personne ne se présenta, il partit en croisade.
Aujourd’hui on visite les ruines du fort avec des « Oooh » et des « Aaaah » et la madame pipi du site est la femme d’un sarrazin. Le bois a été privatisé. Un loueur de jets privés y passe quelques week-ends de temps en temps. Il voit parfois passer à la limite de son domaine une vieille femme qui marche lentement. Comme il a peur, il ne va pas lui parler. Elle n’a pas peur, elle. Elle est chez elle. Lui pas. Lui n’est qu’un étranger de passage qui repart très souvent en croisade.
2053/Jésus Junior
Les méchants vivront en moyenne plus longtemps, dans un plus grand confort et sans souffrir de la faim, du froid, du chaud ou de l’eau dans les caves. Certains auront le plaisir de voir leurs proches se déchirer pour leur empire dès avant leur mort. D’autres deviendront séniles et seront absents de leur fin de parcours. Une infime minorité aura le secours d’une main dans la leur au moment crucial, et aucun de ceux-là ne saura à quoi cette main étrangère s’accroche vraiment. Pour beaucoup, un doute affreux naîtra dans les moments de lucidité, et l’ombre de cette terrible hésitation envahira toute entière leur âme noire, se confondant avec elle.
