Contrairement à moi, c’est un bel homme. Il m’explique comme c’est dur d’être beau. Il me dit « Tu ne te rends pas compte. On ne s’intéresse pas à mon intériorité ». Il a raison. Je ne me rends pas compte, mais au moins, j’ai le plaisir de vivre entouré de bien belles personnes. Il se lève et s’en va dans une nuée de regards.

A la table d’à côté, il y en a un autre qui explique que c’est dur d’être riche. D’être blanc. D’être un homme. D’être puissant. D’être dans la norme. Que les gens ne se rendent pas compte comme c’est terrible. D’ailleurs, voyez la petite Leila qui passe en sifflotant. Comme elle a l’air légère, joyeuse. Pourtant, elle n’a rien pour elle.

Merci à toutes les Leila pour la musique qu’elles mettent dans nos cœurs même si ce n’est pas tous les jours facile.

Rien n’aura été plus épouvantable que la haine insensée qui fauche des vies. On discutera encore longtemps pour savoir si c’était plutôt sans discernement, ou alors avec méthode. Mais dans les deux cas, nous voilà plongé.es jusqu’au coeur dans les neiges glacées des sommets de l’horreur.
Est-ce que, à tout hasard, cela nous éclairerait sur le soutien auquel il faut s’attendre quand le danger viendra dans notre direction ? Qui, parmi nous, se sent si puissant qu’il ou elle pense n’avoir besoin de personne ? Qui est à ce point fou ou folle pour se croire à ce point inhumain.e ? Et que fait-il, que fait-elle parmi nous ?

Et bien qu’il ou elle furent tout à fait d’accord avec les mots indignés qui tranchaient sèchement l’espace, il n’était pas sûr de ne pas en être la cible, elle se demandait si elle n’en était pas la source. Alors il se fâcha, et elle claqua la porte.

« Il sera exigé, pour un vote éclairé, que soit mentionné sur les affiches électorales, le QI des personnes qui y sont représentées. On veillera également à renseigner les notes obtenues en français, en néerlandais, en morale, et en gymnastique sur l’ensemble de la scolarité ainsi que le score Pin (score Pinocchio) et le résultat du test du bien commun. Merci de considérer enfin l’affichage généralisé de la moyenne du score obtenu au coefficient journalier de bonnes actions. »

On s’arrachait les cheveux, on se grattait les calvities. Plus aucun candidat, plus aucune appelée, n’obtenaient les minima. Il fallait absolument obtenir un compromis.

« Ne vous inquiétez pas, à priori, il n’y aura pas de problème. Jusqu’au jour où, à posteriori, on se dira qu’il ne fallait surtout pas faire comme ça, évidemment. Mais ça, on n’y est pas encore, puisqu’on est encore à priori. Et on ne sait pas du tout quand nous serons arrivés à posteriori. Alors allez-y, allez tranquillement vous promener dans les bois. Tant que le loup n’y est pas. »

Tommey n’avait pas bien compris le message de son AI médicale. De quel bois parlait-elle ? Et où pouvait bien se situer Posteriori ? Mais en montant dans le wagon du métrotomatique, une musique attira son attention. C’était un type qui portait un haut-parleur sur son dos, et de ce haut-parleur sortait la rythmique de « Heal the world », alors que le type jouait la mélodie sur un mélodica. Plus loin, une jeune femme à la peau foncée chantait passionnément la chanson. Elle sortit à la station suivante et le type passa à autre chose. C’était « Don’t worry, be happy ». Alors, à ce moment précis, et seulement à ce moment précis, Tommey se décontracta.

Moi je me suis mis à nu parce que sous ce déluge, ça n’a aucun sens d’être habillé. J’ai juste gardé mon slip plus ou moins blanc. Puis un type à côté de moi a fait la même chose, puis un autre, et maintenant nous sommes la moitié de la troupe à marcher en caleçon, les pieds dans la gadoue, la peau frappée par la pluie. J’ai dû attraper un type par l’épaule, pour éviter de tomber, et je n’ai pas eu le choix, il a bien fallu que je touche sa peau, et ça nous a fait drôle, à lui, et à moi aussi. Dans quelques kilomètres, nous rejoindrons la colonne qui vient du Nord et nous nous mêlerons à eux, je crois bien que nous serons l’affluent, car au Nord, les pluies durent depuis plus longtemps et le nombre de personnes sur la route est bien plus important. Les eaux montent partout et nous avançons à marche forcée pour rejoindre Dhaka. Je n’ai jamais vu de ville. J’ai toujours habité à Bazir, un petit village de 25.000 habitants. Je suis ici avec mon frère et nous avons décidé de tenter notre chance dans ce 2ème convoi qui a gonflé au fur et à mesure que nous croisions des villages. J’ai un peu peur mais je suis aussi très excité. Il paraît que la vie est beaucoup plus facile en ville, qu’on y trouve du travail et un logement très vite après être arrivé, grâce à l’AAD. J’espère que j’aurai un appartement. Je rêve d’habiter dans un appartement, au 10ème étage au moins, pour n’avoir jamais peur des inondations. Avec une grande fenêtre, et de la fenêtre, on peut passer des heures à regarder. Il doit y avoir plein de gens. Plein de monde. Je suis presqu’heureux.

Maintenant je suis immobile. Je vois sur l’autre versant la colonne du Nord. Ils sont bien plus nombreux que nous, quatre fois, cinq fois plus nombreux. Certains nous font des signes amicaux. Nous devons être pus de 100.000 en tout alors. Nous étions déjà une véritable foule, mais de les voir là, en contrebas, cela me donne le vertige. Combien serons-nous alors à la ville ? Comment va-t-elle pouvoir nous absorber ? Je sens que dans mon groupe, je ne suis pas le seul à me poser la question. Nombreux sont ceux qui se sont arrêté et regardent, de nous à eux. Alors, certains pressent le pas, ne regardent plus trop autour d’eux, poussent légèrement, d’autres courent, glissent, tombent. Voilà, c’est cela. Nous sommes maintenant tous à courir, à glisser, à tomber et dans la grande colonne, on nous regarde, on nous montre du doigt. Des mouvements dans tous les sens, des hommes nus, des hommes habillés, se dépêchent d’arriver dans une ville qui se situe encore à des dizaines de kilomètres. La pluie ne cesse pas, elle ne cessera jamais, cette course non plus, elle n’aura de fin, et c’est la lutte maintenant, nous nous repoussons sans aucune pudeur, les mains sur les corps, les corps sur les corps, nous nous ruons au bas de cette montagne pour prendre place en bonne position dans l’immense serpent humain qui va bientôt manger la cité, à moins qu’il n’y soit digéré. Je suis encore loin du compte, il me faut encore dépasser beaucoup de gens pour espérer être en bonne place, et je n’ai aucune idée d’où peut bien être mon frère. Et curieusement, cela m’indiffère.

Un soulèvement.

Floriette s’était pris une grosse violence institutionnelle dans le pif, et elle avait reculé, sous le choc. Sa tête avait heurté le mur du fond du panier, puis était revenue vers l’avant. Pour éviter de se vautrer sur le sol, elle avait sorti les mains de ses poches et dans un étrange réflexe, levé l’une de ces mains. Le poing fermé, pour ne pas abîmer son vernis à ongles dans l’œil du major d’hommes.

On appelle ça un soulèvement. On met Floriette en prison. Sur le sol goutte à goutte le sang du crâne fracassé par le mur du fond de commerce du major d’hommes.

Pour Maina, c’est tous les jours un avis lassant au petit personnel. Réveillez-moi de bonne heure avec deux toasts à la confiture de fraises, un café au lait et quelques raisins, car le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt.

Quand elle passe sous les fenêtres du château, Maina jette de petits cailloux à la vitre du Président. Il doit se lever, il ne faudrait pas que le monde lui échappe. Mais aujourd’hui, par malheur, c’est un pavé que Maina a lancé. Le monde change. Maina aussi du coup. L’heure du lever également, par conséquent.

On appelle ça un soulèvement. On met Maina en prison. A la fenêtre de la cellule, pas de carreaux. Il fait froid. Est-ce que quand on ne dort pas, on se réveille tôt ?

Pour Julia, c’est l’heure des coups. Des coups de poing et des coups de mots. Julia est une Julia et pour beaucoup c’est déjà trop. Et puis un jour elle se baisse et le boomerang revient sur le lanceur. Une insulte sur le nez et un coup sur le cœur.

On appelle ça un soulèvement. On met Julia en prison. Tout résonne dans la petite cellule. Ça va finir en acouphène.

Le soulèvement, ce n’est pas un sport ni un passe-temps. Toujours, c’est un retour de flammes. De flammes qui brûlent et font du malheur une couleur de fond. Vaudrait mieux éviter l’écho de la violence, et pour éviter l’écho, faut chuchoter maintenant, des mots qui ont du sens. Arrêter de gueuler des slogans. Mais est-ce à la portée du chef de corps ?

Nous voir en être réduites à faire passer pour un happening l’établissement d’une barricade,

Une révolution qui, à peine née, meurt déjà sous les applaudissements,

Voilà qui vous apaise quelques instants.

Un jour, pourtant… »

Sasa était bien en peine de s’être battue ce soir-là contre des regards fuyants et des oreilles bouchées.

Mais un jour, pourtant, elle aura dans ses mains les mots qui hypnotisent,

Et dans sa bouche, une épée brillante et aiguisée.

« Nous avions calculé que l’espace contenu dans un quart de seconde pouvait être infini, parce que ce qui limitait l’espace était la direction et le sens que nous donnions à notre déplacement. Or, rien ne nous obligeait à le faire, car ni la direction ni le sens n’était susceptible de nous donner une compréhension satisfaisante de l’espace. Par ailleurs, depuis l’invention du rétroviseur, le déplacement était sans cesse une juxtaposition de mouvements annulant leurs effets. Il nous fallait donc envisager l’espace comme un tout, une entièreté permanente qui accueillait le mouvement en son sein, et non une donnée limitée par la pauvreté de déplacements incomplets. De là découlait deux conclusions irréfutables : 1. La redistribution des richesses, bien que nécessaire, n’était qu’un pis-aller dû à une mauvaise distribution des richesses. 2. L’état, s’il existait, n’avait de sens que volontaire et généreux, prévenant et dévoué. »

J. H. Wonderl, « Politique de l’espace et inversement « .

Nous étions « aveugles », mais nous savions bien avant les voyants quand le jour allait se lever. Nous entendions le monde qui lentement s’étirait.

Alors quand le monde s’est éteint, c’est à nous que l’on demanda sans cesse quand la lumière reviendrait. Entendez-vous enfin les signes de l’éveil ? Non, pas encore. Le monde soupire et se remet de ses blessures.

Un jour, lassé.es des jérémiades de ceux et celles qui ne voulaient pas se faire à l’obscurité, nous somme parti.es sur la pointe des pieds, en avançant du bout du doigt. Après une longue errance, nous avons trouvé notre lieu. Ici, nous écoutons le monde qui chuchote et raconte son histoire. Nous le prenons dans nos bras et nous nous excusons de tant de maux.

Chaque soir, avant de dormir, nous remercions d’être les « aveugles ». D’être ceux et celles à qui le monde ose encore se confier.

Secotine est jugée. Elle n’a pas respecté les règles du comté. Elle est jugée coupable. Secotine l’esclave a tenté de s’échapper, et ça, c’est contraire à la loi. Pour la punir, on lui coupe une main. Voilà Secotine bien avancée, elle qui est de retour dans les champs pour les travaux harassants. Avec une seule main, c’est difficile de tenir la cadence, et impossible de s’éponger le front sans s’arrêter carrément. « Vous manquez de dynamisme » dit le maître entre chaque coup de fouet.

Depuis peu, Secotine est une liberto-terroriste. Elle a tenté de retrouver la liberté alors qu’elle avait été dûment achetée sur les marchés de Monrovia ou de Freetown. C’est mal de s’attaquer à la propriété privée. Secotine est une liberto-terroriste. En s’échappant, elle a gravement endommagé une des clôtures qui délimite le champ. C’est mal de s’attaquer à la propriété privée.

Liberto-terroriste. Ce mot fut inventé par son maître 10 minutes après l’annonce de l’escapade de Secotine. Le maître de Secotine se réjouit du dynamisme du langage qui permet d’inventer de nouveau mot bien utile pour enfermer les gens. Il trouve que les esclaves devraient en prendre de la graine.

Un jour Secotine gifle son maître de la main qui lui reste. On se demande d’où lui vient cette terrible violence. Quand-même. Elle lui a déchaussé deux dents. « Quel dynamisme ! » dit le dentiste du maître de Secotine. Comme le maître manque d’humour, il ira dans la ville voisine pour les prochains soins.