2120/Kévin

La tribu des christiano-rexistes semblait en vouloir à celle des islamo-gauchistes. Celle-ci avait osé voter la reconnaissance de la semi-urgence climatique. Pourtant, la température de 62 degrés celsius à midi et à la surface n’empêchait nullement de circuler calmement dans les galeries basses, situées à 600 mètres de profondeur. On aurait bien creusé plus profondément, mais comment faire pour percer la dalle de béton placée au dessus de la couche de déchets nucléaires enfouis là il y a plus de 120 ans ? Et la porte d’accès aux couloirs de maintenance des déchets ne pouvait plus être ouverte. Le mode d’emploi, gravé dans la roche, était rédigé en wallon, une langue oubliée. Que signifiait l’instruction « C’est todi li p’tit qu’on s’potche » ?

Kévin rêvait de percer le secret de la dalle pour accéder aux couloirs longeant le cercueil des déchets toxiques. Une légende raconte que des fissures dans les conteneurs laissent échapper de petits sifflements qui ressemblent à ce qu’on appelait la musique. Kévin tient de son arrière grand-père une « partition ». Une écriture à chanter. Il peut lire le titre de la chanson. Une belle petite gayole. C’est quoi une gayole se demande-t-il ?

2103/Gil

Il était devenu obligatoire de se repasser le cerveau. On le déposait sur une table, sur laquelle avait été étendu un tissu. Le fer était mis à température douce. On l’appliquait délicatement sur l’éponge à souvenirs et savoirs, qui en sortaient alors par petits jets. Comme des geisers de connaissances. On pouvait voir les contenus à la loupe, ou, pour les plus nébuleux ou plus anciens, au microscopes. Il fallait alors sélectionner. Le vote est un devoir citoyen, dans le grand plat. La croissance illimitée n’existe pas, dans la grande caisse. Le bruit de la foule dans la rue commerçante, dans le grand plat. L’absurde exercice reçu du maître d’école, dans la grande caisse. La peur de l’autre parce qu’il est différent, dans le grand plat. L’accolade un dimanche matin avant le départ, dans la grande caisse. La fierté du premier emploi, dans le grand plat. La question, un lundi matin, sur le sens de tout ça, dans la grande caisse.

On jetait ensuite la grande caisse aux ordures et on plaçait le cerveau ramolli par la chaleur dans le jus du grand plat. Le cerveau aspirait, aspirait, et quand il avait tout aspiré, on le remettait en place.

Gil faisait discrètement l’inverse. Elle jetait le contenu du plat et remettait le contenu de la caisse dans la gélatine neuronale chaude avec un entonnoir.

Gil était belle et drôle, et souvent, le souvenir de son rire finissait dans nos grandes boîtes.

2025/Lili

Et celles qui prennent soin de nous et du monde que nous détruisons, celles-là un jour seront fatiguées de nous torcher et de nous nourrir à la fois, de remettre en place ce que nous pensions avoir arrangé, elles nous tourneront le dos et nous tomberons des nues en nous écrasant sur le béton que nous avions inventé peu de temps avant en pensant qu’il nous protégerait.
Heureusement, plus loin, celles qui nous auront tourné le dos, avec quelques-unes et quelques-uns, des autres, repartiront d’un bon pied pour raconter nos fêlures afin que toutes et tous sachent qu’il ne faut pas regretter mais espérer encore.
Que le monde est grand, et qu’il reste grand, même quand on en a fait le tour.

2071/Eslie

À la chasse aux réactionnaires, il faut faire attention. Tu es armé.e d’un arc à flèches à ventouse en caoutchouc naturel et eux de missiles sol-sol à tête nucléaire.
A l’affût, tu sens arriver la proie et tu armes ton arc. Tu lâches la flèche qui vole et vient s’accrocher goûlument au large front du dinosaure en auto-extinction. Celui-ci se retourne et, avec une rage étonnante au vu de son insatiable désir de se suicider collectivement, voilà qu’il est pris d’un réflexe de survie. Il arme son lanceur de roquette, de roquette atomique. Pas de salade. Il envoie un énorme obus mais toi tu es déjà parti depuis longtemps et l’explosion dévaste encore quelques hectares de forêt, de plaine, de vallée, de désert ou de montagne. Certes l’ancêtre est mort avec tout le reste, mais à quel prix. Comme la chasse aux conservatorus Rex est complexe.

2054/Nielsen

Nous avons appris à être heureux de temps en temps. C’est tout ce qui nous restait. Parfois, un Protégé passe. Nous l’attrapons, mais nous ne le mangeons pas. Depuis les analyses du labo, nous savons que leur viande est impropre à la consommation. Les Protégés sont ceux d’avant. Iels sont plein de crasses et de produits en tous genres. Nous ne faisons même plus de boudin avec leur sang. Que faisons-nous alors des Protégés ? Rien. C’est ce qui ouvre le plus notre imaginaire. Le vôtre aussi, sans doute.

Hier j’ai retrouvé une chanson de mon enfance. Dans un coin de ma tête. Ça parle de vache et de taureau. Depuis peu, nous savons que les vaches et les taureaux parlent, justement. Mais est-ce que les animaux chantent des chansons nous racontant, nous ?

2024/Eve

Ils sont trois sur la touche avant que ne commence la partie. Ils comparent leurs biceps. Le maigrichon est moqué. Il essaie de faire bonne figure mais la partie est perdue, les deux autres appellent les copains et bientôt toute la bande rit de lui pendant tout le match. Le match est fini. Malgré ses deux goals, le plus fin est frustré. On l’appelle maintenant « la femmelette ». Sur le muret sa petite sœur l’attend. Il vient vers elle, il est l’heure de rentrer. Il jette son sac au sol, juste devant sa sœur. Elle réagit en lui demandant ce qui lui prend. Il la frappe, reprend son sac et part vers la maison. Elle pleure et le suit en reniflant.

Le soir il fait un dessin, assis à la table de la cuisine. Des soldats s’entretuent devant un char d’assaut. Sa mère le félicite. Son père lui demande s’il a fait ses devoirs. La petite, elle, reste dans la chambre. Elle ne dit rien. Ses devoirs elle les a fait pendant le match de foot. Elle n’a pas vu les deux goals de sa femmelette de frère. Elle pense à autre chose. Elle pense au monde qui va changer. Elle pense à cette situation complexe. A quel point il est nécessaire et en même temps difficile d’aimer dans certaines circonstances.

2034/Pau

Ici les gens vivent bien. La nature est partout entre le béton. La moindre fissure est mise à profit. Ici les gens et le reste, tout le monde vit comme il faut. Sur le sol, des citrons mûrs font la sieste en attendant d’en savoir plus sur leur sort. Une mésange fait sont nid à côté de la porte d’entrée. En sortant, nous faisons un petit détour pour ne pas l’effrayer.

2034/Om

Certes, nous nous enrichissons grâce à la souffrance des gens, mais il faut doser le malheur, pour ne pas créer la nécessité absolue d’une réaction rapide et violente. Dans l’histoire, de nombreux dominants ont regretté leur surdité aux cris et aux plaintes. Dans cette optique, nous avons créé le malheuromètre. Il permet de savoir où l’on se situe par rapport à la limite. Et avec cet appareil, nous allons nous enrichir. Nous vendons cet appareil aux États, qui payent avec l’argent des citoyens. Nous sommes au carrefour de la douleur et cela va nous faire un grand bien.

2032/Dr Du

Il avait un bien beau métier. Il était e-clown à l’e-hôpital. Sur l’écran, son nez rouge amusait un autre écran, celui sur lequel apparaissait à distance un e-patient. Ce jour-là, c’était une personne souffrant d’une maladie de plus en plus rare, une mélancolinosithe, associée aux maladies psycho-gauchisantes. Le patient ayant reçu son diagnostic par coup de pied au cul électronique, son image avait du mal à s’asseoir, si bien que c’était à la numérisation de son nombril que l’image du clown s’adressait.

Que faisait pendant ce temps-là les forces de l’ordre ? Elles opéraient des visites en présentiel chez des suspects soupçonnés d’ouverture envers des personnes e-migrées.

2030/Roggio

Ils et elles se coupèrent une main en signe de protestation. On leur reprocha la dramatisation de la manifestation, et une amende arriva plus tard dans les boîtes aux lettres pour les souillures laissées sur la voie publique. Quant aux revendications, il fut décrété qu’elles n’étaient pas raisonnables. Elles furent classées : certaines feraient fuir les riches, d’autres n’étaient pas viables financièrement, d’autres encore créeraient un appel d’air. Les mains coupées, qui avaient été laissées sur la chaussée par les manifestant.es, furent ramassées par le service de propreté et revendues au plus offrant.

Quelques mois plus tard, on recherchait l’auteur d’un vol à l’étalage. Un miséreux. On retrouva des traces d’ADN sur la caisse de pommes. Après deux semaines de recherche, une lasagne bolognaise fut arrêtée.

Il n’est pas sûr qu’on ait toujours pris le bon aiguilage. Si tout se vend, on finira tous et toutes en lasagnes, bouffées à une heure de grande écoute.