2027/Éric

Eric est assis dans la gare de Nouilles-les-Anges. La petite gare de la petite ville n’attend qu’un train par jour, et Éric ne compte pas le louper. Il est en avance. La salle d’attente est silencieuse et sur le quai, un moineau attend patiemment d’hypothétiques miettes. Tout à coup, une annonce. « Attention, des pickpockets opèrent actuellement dans la gare. Prêtez attention à vos affaires personnelles. Ne leur laissez aucune chance ». Par réflexe, Éric met la main à sa poche. Tout va bien. Son portefeuille et son téléphone sont toujours là. Il regarde autour de lui. Personne. Il se lève et va voir sur l’unique quai. Personne. Normal. Depuis bien longtemps, plus personne ne vient à Nouilles, donc plus personne ne part de Nouilles. Eric est venu pour sa campagne. Il a bien parlé du grand effacement, comme prévu. A la fin de sa prise de parole, une petite fille est venue le trouver. Elle seule était restée dans la salle pour l’écouter. Elle lui a chuchoter quelque chose à l’oreille, à Éric. « Monsieur, oubliez votre grand effacement. Il vaut mieux penser au grand chambardement qui arrive. »

Eric est troublé maintenant. Il cherche le pickpocket. En passant devant le miroir de la salle d’attente, il voit son reflet et s’arrête pour l’observer longuement. Bien sûr. C’est lui le pickpocket. La petite fille avait raison. Il le sent en lui.

« L’amour est toujours possible, même après une vie perdue ». Le contrôleur du train est un peu surpris, mais il sourit à Éric. Il est rare qu’un voyageur lui adresse la parole, et même s’il n’a pas compris ce qu’Eric a voulu dire, au fond, il sent que ces mots-là lui font du bien.

2023/Camille

Camille regrettait de n’avoir point voté. La méchante avait gagné. Certes sa voix n’y aurait rien changé, mais n’avoir rien exprimé n’était plus très bien vu. Certes elle militait depuis 20 ans, mais quand elle en parlait, les gens haussaient les épaules.

Raymond avait voté Poutou. Un vote inutile lui disait-on. On l’appelait « le couillon ». Lui il rigolait. Il avait toujours voté pour lui, et recommencerait. « C’est une posture », disait-il.

Isabelle avait voté Mélenchon. Elle râlait sur Camille. « C’est à cause de personnes comme toi que nous en sommes là ».

François avait voté Macron. Il avait l’impression d’être le seul à avoir fait ce qu’il fallait.

Georges était dans le bon camp : il avait voté Le Pen. Seule Camille osait le lui reprocher publiquement. Un jour, Georges lui avait apporté son c4. Personne ne lui avait plus parlé. Tout le monde s’intéressait beaucoup à la moquette, que l’on fixait longuement.

« Tout est politique » ricanait Georges, « même la moquette ».

Camille habitait dans un petit appartement, avec du plancher au sol.

2022/Marine

Lui – Hey hey hey, Marina La Poutina, savez-vous que le dey de Kiev a une verrue juste en dessous du nez ?
Elle – Vlad, grand fou ! Bientôt Paris sera à vous.
Lui – Je l’espère. Il me faut une victoire et le front de l’est est mal engagé.
Elle – Qui vote trop vite pour moi, vote longtemps pour vous, Poutinou.

2031/Capitaine André

J’ai une admiration sans limite pour le courage des petits courants d’air frais qui viennent se faufiler jusqu’à nous dans cette atmosphère sulfurante. J’en profite alors pour une brève inspiration. Puis c’est reparti pour un long soupir. J’aurais dû suivre les conseils de mon généraliste et pratiquer l’apnée car il est difficile de surnager sous ce ciel plombé. Heureusement ma bouée est fidèle au poste. Ma bonne vieille bouée, gonflée du souffle précieux d’une âme amie. Je flotte d’amour au milieu de la tempête. Courage, une île viendra. Je pourrai alors m’allonger sur la plage et m’exposer en faisant sécher mon maillot rayé à une branche, tel un étendard signalant ma présence. Seul, je n’ai jamais été pudique, et j’ai besoin d’un drapeau. J’attendrai. J’attendrai la révolution, qui viendra par la mer. Et il faudra se montrer patient. Le changement viendra cette fois-ci d’une île déserte.

2009/Sandra

« L’homme dominant n’est pas libre, il est lui-même dominé par sa propre dominance. Certes, sa position est préférable à celle du/de la dominé.e, mais en aucun cas il n’est un homme entier car il ne vit pas sa vie. Il vit la vie que lui impose le système. Et s’il vit sa dominance dans le contentement, c’est un contentement similaire à celui de l’achat compulsif. Il n’est pas lié au bien-être mais à la réassurance engendrée par le conformisme exprimé envers le groupe.

L’esclave et le maître sont enchaînés. Le maître, en libérant véritablement l’esclave, se libére à son tour réellement. Et seul l’homme libre peut aimer vraiment, sans crainte au bord du cœur. »

Sandra Kim, « N’attends pas la fin de la chanson pour te rendre compte que tu n’es qu’une poussière dans cet univers ».

2022/Mc

Mc Kinsey, premier ministre, Mc Donald’s, ministre de l’agriculture, Mc Afee, ministre de la défense, Mc Adam, ministre des infrastructures, Mc Intosh, ministre de la cyber-sécurité, Mc Solaar, ministre de la culture, Mc Laren, ministre des transports, …

Mc Quereau, Président.

2036/Boba

« Le parti c’était super. On pouvait tout contrôler. Mais ça ne marchait plus très bien pour les partis dans l’opinion. Alors on a fait des mouvements. Mais bon les gens ont bien vu que ça ne changeait rien. Alors on a inventé les courants. Bon ça, ça n’a même pas duré 2 ans. Du coup on les a transformé en courants d’air. En soupirs aussi. Mais là, on ne sait plus quoi inventer. Il faut changer pourtant, les gens ne vont pas voter pour des courants d’air. »

A ce moment ils se sont regardés. Puis après un moment de suspens, ils ont éclaté de rire. Bien sûr les gens voteraient pour des courants d’air. Bien sûr.

1870/Charles

« Parce qu’il y a aussi la question des fourmis. Ces animaux qui sont partout sur la planète et dont on oublie souvent de dire que dans la bande, il y en a quand même une bonne partie qui ne foutent rien. Strictement rien, pas même semblant de faire quelque chose, comme c’est le cas de beaucoup d’entre nous. Et personnes ne pensent à leur faire le moindre reproche. La fourmi vit sereinement ce déséquilibre flagrant dans le temps de travail, quel que soit son statut professionnel. Pourquoi ? Parce qu’elle est petite et écrasable ? Parce qu’elle n’a pas le temps d’y penser ? Parce qu’elle est trop bonnasse ? Attention. Collectivement, les fourmis sont brillantes et intelligentes. Efficace. Alors ne la ramenons pas trop, avec nos réflexes de domination et nos complexes de supériorité. La fourmi n’a ni la droite la plus bête du monde, ni la gauche moins à gauche du monde. Contrairement à nous. Alors c’est bon, là. La fourmi a bien des choses à nous apprendre. »

Extraits d’une lettre de Darwin à un ami Sioux.

Avec Darwin, la sélection est partout. La sélection est partout. La sélection naturelle. La sélection des infos.

2035/Mahgie

Observations du poste de garde avancé. Château des Mérites.

Note de la gardienne
« Comment se fait-il que les embouteillages grossissent alors que la file à la soupe populaire grandit également ? Ne devrait-il y avoir, selon les théories économiques à la mode du temps du temps de ma jeunesse, un effet de vases communicants ? »

La contre offensive néo-néolibérale avait finalement échoué. Le poste avancé fut transformé en jardin suspendu.

2025/Frédéricque

On dirait que la plupart des gens ne fonctionnent que de manière binaire. Que tout dans leur vie est binaire. Moi je suis diluée. J’ai l’esprit dilué et mes frontières sont floues et changeantes. Je n’ai aucune consistance. On m’avait prévenue. Que je n’arriverais à rien dans la vie. Que j’étais comme une dune sous le vent. C’est vrai. Le vent sait ce qui est bon, il souffle et quand il aura fini de souffler ici, il ira souffler ailleurs. Moi je ne fais que changer de forme.

Parfois, des centaines de grains de sable me quittent pour une autre dune. Je suis alors plus petite. D’autres grains de sable me rejoignent, venant d’on ne sait où. J’ai pris du ventre, du coup. Je suis différente.

Et hier, quelqu’un a fait la sieste au creux de moi. Malgré le vent, j’en garde encore l’empreinte, l’empreinte, la mémoire, la sensation. Une partie de cette vie est maintenant en moi. Voyez comme je suis changeante. Instable.

La marche en avant est une chute perpétuellement rattrapée.