2043/Toto

Hier, une tornade s’est disputée avec un incendie, qui selon elle lui aurait volé la vedette. Nous, on s’est réjoui. Deux catastrophe en une journée nous permettait d’espérer une journée sans grandes émotions le lendemain. C’est une question de statistique il parait. On aura bien quelques noyé.es, mais ça c’est la routine. N’empêche. Je suis nerveux. Le grand type qui loge sur le même toit que moi louche méchamment sur la bouée canard.

Pour tout foutre en l’air, nous avions tout notre temps. Pourtant, je ne sais pas pourquoi, sur la fin, on a méchamment accéléré la cadence. Et nous voilà sur les toits de nos maisons, des maisons que nous avions fait bien isoler, juste avant les temps derniers. Trop tard. On nous l’avait bien dit.

2031/Isabel

Nous avions accueilli tant de gens que notre maison avait grandi. Elle révélait des espaces jusqu’ici insoupçonnés. Notre maison avait donc pris de la valeur. Et il nous semblait qu’on pouvait en dire autant de notre cœur.

2030/Yumi

Yumi était bigleux. Depuis sa plus tendre enfance, il portait des lunettes à quadruple foyers. Tous ses camarades de classe s’étaient moqué de lui, des moqueries au long cours auquel seules les vacances mettaient un terme. Yumi adorait les vacances, seul oasis de tranquillité pour son petit système nerveux encore jeune et frêle. Mais avec le temps, Yumi s’était endurci et il finit par devenir militaire. Il s’engagea d’abord dans l’infanterie, puis dans la marine, pour trouver finalement son bonheur dans l’aviation. Depuis, Yumi détestait les vacances tant il adorait son travail. Il volait, volait, volait et bombardait, bombardait, bombardait. Un fameux jour, comme tous les jours de sa vie, il avait décollé dans l’allégresse. Il avait frôlé les nuages en tenant à l’oeil les points verts, bleus et rouges signalant ses objectifs sur le radar de l’appareil. Malheureusement, ce matin là, pour la première fois de sa vie, Yumi s’était trompé de lunettes. Il avait dans l’urgence emporté celle de Dimitri, le sergent-chef. Yumi était myope et Dimitri était astigmate. Yumi s’était trompé de lunettes et donc se trompa de cible. Il ne bombarda ni une cible militaire, ni une cible civile. Point d’aéroport, pas de maternité. Il bombarda malencontreusement le patriarcat. Mais ignorant son erreur, jamais Yumi ne comprit pourquoi à l’atterrissage, la piste avait été couverte de fleurs. Et par qui ? Et pourquoi plus personne, jamais, n’avait répondu à ses appels. Où était passé l’état-major ?

2025/Richie

Nous, occidentaux, civilisation en péril, allons nous payer le luxe d’une guerre nucléaire. Pour accélérer le rythme du déclin ? Non, pour entraîner les autres dans notre chute. Pourtant, de vastes zones du globe, longtemps méprisées, resteront à l’écart de la dispute entre mâles vieillissants. Elles seront les prochains eldorados, terres préservées, pacifiques et accueillantes. Nous autres, radioactif.ves, serons tenu.es à l’écart. Maintenu.es dans la zone d’exclusion.

Richie a 16 ans. Il habite à côté d’une caserne, un centre de formation pour militaires en partance pour la guerre. Il sait bien qu’une bombe va bientôt tomber là, à côté de son monde, qui sera soufflé comme la poussière dans le grenier de sa grand-mère. Richie a 16 ans et son espérance de vie vient de tomber bien bas. Cette espérance de vie qui faisait la fierté de son papa, la voilà qui fond comme un iceberg du pôle Nord. Le réchauffement climatique, tout le monde s’en fiche depuis ce matin. Ici même c’est brûlant, et c’est tout ce qui compte. Richie voudrait bien s’enfuir, aller chez les pauvres, ceux chez qui on n’a rien à viser. Bienheureux, bienheureuses, ceux et celles chez qui on n’a rien à viser.

« Débarrassons-nous de nos cibles, n’ayons l’air de rien », se dit Richie. Alors il se décide. Il part sur la route qui va vers le sud en laissant tout derrière lui. C’est tout son corps qui est en mouvement. Son coeur aussi. Surtout son coeur. Et Richie sifflote plus fort à chaque pas.

2041/Tom

D’après nos calculs, tous nos calculs sont faux. Les bons comme les mauvais. Plus rien n’est sûr ni connu et plus rien n’est impensable ou impossible. Nous flottons en pleine incertitude. Notre ordinateur de bord continue de calculer et de vomir des résultats dont nous ne savons plus quoi penser. Dont, une heure plus tard, nous ne voulons plus rien penser.

Comme ici il n’y a pas de vent, seule l’inertie nous entraîne encore. Un jour nous serons à l’arrêt alors que tout notre environnement sera encore en mouvement. Notre monde se retournera alors comme une chaussette dont nous serions le point le plus avancé. Un autre jour, une galaxie géante enfilera la chaussette et nous reprendrons notre marche. Nous serons le caillou dans sa chaussure. Nous serons toujours quelque chose parce que même en ayant disparu, nous aurons influé sur le cours des mondes.

Tom déposa son stylo et sortit de la capsule. Il voyait l’arrière de la lune. Cette nuit pour la première fois depuis longtemps, Tom dormirait comme un ange (comme disait sa maman).

2022/Irma

Je vois dans ma boule de cristal la victoire d’un président moins jeune de 5 ans que le précédent. Il est issu des milieux financiers et fort de cette expérience, il va faire ce qu’il faut pour que plus personne ne dorme dehors. C’est l’homme providentiel pour les droits des femmes, car grâce à lui, elles vont se battre, les femmes. Il va couvrir le pays de centrales nucléaires car il connaît les secrets du réchauffement à venir. C’est même lui qui l’a inventé, le réchauffement.
Il est assis à la table des grands. Enfin, à de grandes tables en tous cas.

2039/José

« Nous avons perdu notre confort. Nous avons perdu notre rang. Quoi que nous fassions au niveau économique, diplomatique, militaire, c’est la fin d’une époque et cela n’a rien à voir avec un grand remplacement. Qu’on le veuille ou non n’y changera rien. Il nous reste à comprendre tout ce que nous avons à gagner. Oui, nous avons perdu beaucoup de choses, mais nous avons beaucoup à gagner aussi. Des vies plus vivantes, plus aimantes. De merveilleux chantiers sont à portée de la main. Équité sociale. Antiracisme. Antisexisme. Écologie. Nous devons rattraper notre retard et alors, on reviendra nous voir pour ce que nous sommes et non pour ce que nous n’avons plus. Allons ! Soyons ! ».

Le curé releva les yeux. Il n’y avait plus personnes dans l’église. Alors, après avoir vidé le vin de la coupe, il s’essuya la bouche, et partit. Il réessayerait la semaine prochaine. Avant de monter pour une petite sieste, il passa encore un virement avec sa nouvelle application bancaire à reconnaissance faciale. Il devait renouveler son abonnement à un magazine écoféministe péruvien. En prenant l’escalier qui menait à la chambre, il remarqua qu’un des côtés de la banderole s’était décroché du petit balcon. Il y passa pour la raccrocher correctement. En lettre rouge, il y était écrit « Mort au patriarcat ». En s’allongeant sur le lit, il se demanda une fois encore s’il avait choisi la bonne voie. Cette église était si grande, si froide, et le public peu enclin à écouter ses homélies, certes un peu effrayantes. Qu’allait-il devenir si un jour l’église restait totalement vide de croyants ? Il ne servirait à rien d’ouvrir les portes de l’église pour la remplir car plus personne ne venait se réfugier en Europe depuis longtemps. Et puis les bâtiments vident étaient plus nombreux que les maisons occupées dans cette ville. « Peut-être pourrais-je migrer ? » pensa José. Mais depuis le grand retournement, que pensaient les populations locales de l’arrivée massive des gens du Nord ? Comment serait-il accueilli ? Ne valait-il pas mieux se battre ici ?

José s’endormit. Pour lui, quoi qu’il arrive, la sieste était sacrée.

2028/Ted

Nous sommes devenu.es intentionnellement des trous noirs pour certains territoires de la connaissance. Chaque jour, nous oublions une kyrielle de choses. Elles ne sortent pas de nous, elles se désintègrent en nous. La connaissance semble nous poser des problèmes. Ces accès de perte produisent en nous de fortes émotions. Nous pleurons ou rions, nous tremblons avant de sombrer dans un profond sommeil.

Dans la plupart des cas, c’est regrettable. Et nous sommes tout perdu.es quand il s’agit de comprendre des choses ayant implosé en nous. L’autre par exemple. L’autre a implosé en nous. Parfois, c’est intéressant. Nous ne savons plus voler. Nous avons oublié comment faire. Du coup les avions sont devenus des mystères et nous rêvons à nouveau du ciel.

2022/Leo

Il avait réalisé un graphe sur le mur de son école. Quelque chose comme « La frontière entre Chypre et la Syrie est un tracé qui délimite le territoire maritime entre la Syrie et Chypre. Le tracé maritime a été créé en 1974. Chypre adhère à l’Union européenne en tant que territoire divisé le 1er mai 2004. »

Le graphe fut effacé par des ouvriers communaux. Personne ne réclama quoi que ce soit et personne ne blâma la fameuse « cancel culture ».