2041/O’Rhioli

Nous n’avions plus assez de larmes pour pleurer. Un homme proposa de nous en vendre, des larmes en flacons. Des larmes pures, disait-il, venues d’un oasis situé dans un pays où l’eau manque. De notre malheur il tirait profit, et pour ce profit il créait un autre malheur. Il appelait cela l’équilibre naturel du marché. Cette proposition ne nous convenait pas. Mais manquant malheureusement de patience, nous les étouffâmes, le monsieur et sa proposition. Dans le sable. Il y avait deux vieux sacs de sable qui traînaient depuis quelques temps dans notre garage, des sacs qui sentaient la pisse de rat et dont nous ne savions que faire. Une véritable opportunité de marché aurait dit le monsieur.

Il paraît que dans le pays où l’eau manque, il y a beaucoup de sable. Peut-être que le monsieur a pris ça pour une délicate attention.

2034/Louis

Louis n’y voyait plus rien. Plus rien du tout. Il n’y avait même plus de variations dans les gris foncés. Alors il sortit la tête du sable. Mais comme l’incendie l’encerclait totalement, et qu’on n’y voyait quand même rien, il replongea. Louis grilla par les fesses. Cette expression, qu’il avait tant utilisée, prenait tout son sens. Le réchauffement, il en avait plein le cul.

2043/Gué

Pour les vacances, 15 jours en forêt. Mais pas en Amazonie, chez nous. Non, j’étais dans la forêt belge. C’est très, très différent. En 15 jours je n’ai rencontré personne. Je n’ai parlé à personne. C’était ça le plus dur. Pas les renards, pas les hérissons, pas les pommes de pin sous le pied nu, ni même la chiasse après les champignons. Non, le plus dur c’était la solitude. Ça m’a surpris.

Un jour, j’ai vu de l’autre côté d’une route les herbes s’écarter, et un homme apparaître. Il était petit, il avait le corps et le visage couvert de vêtements, la peau claire. Il tenait dans sa main droite une malette. Moi j’étais nu évidemment. Et
j’avais sur le dos un carquois, et dans le carquois, quelques flèches. Dans la main mon arc. Je l’ai regardé intensément et il m’a rendu ce regard. Nous nous sommes observés pendant un temps très long et ce n’est qu’à l’arrivée du bus qu’il est parti. Le bus s’est arrêté et l’a caché à ma vue un moment. Quand le bus est reparti, l’homme avait disparu. Doucement, en ne faisant pas de bruit.

2022/Roman

Sur une langue de terre qui plonge dans la mer, un petit soldat avance à pas de loup. Sur un morceau de pays, emportant un morceau de tissu, un petit menuisier dont on a fait un fusilier, se faufile entre les flaques sur la pointe des pieds. Il a mis dans son sac le drapeau de sa tribu.

Doucement, dans le noir, sous le vent qui l’envahit, entre la terre et l’océan, qui a porté jusqu’ici les ennemis, le petit soldat porte sur son dos l’espoir d’une tranchée d’amis. Des dizaines de bonshommes, appuyés sur leur fusil, qui espèrent voir au matin flotter sur la lande les couleurs qui justifient les longues nuits sous la lune et la mitraille. Petit soldat sait leur attente. Il connaît le but de sa mission, redorer le blason, rien de plus.

Un mètre encore, un mètre, pas plus, et ses bras se tendront vers le mat du bout du monde. Un mètre entre lui et la gloire, pour une place bien en vue, sur le bord de la cheminée. Pour une place en première ligne dans l’album de famille, une photo jaunie en vert bouteille dans un carnet de souvenirs.

Les amis dans la tranchée ont tous entendu. Un coup de feu, bleu comme la nuit. Un son froid, sec et tranchant sur le bord des tympans, dans le haut de la tête, et s’évaporent tous les soucis. Il a claqué et résonné, renvoyé par la mer vers le fossé où se cachent les prochains volontaires. Tous les regards se fixent sur les bottes, dans le fond du trou creusé par les fils d’instituteurs ou de boulangers.

Un petit soldat sur la lande, étendu de tout son long, le visage plongé dans le sable, a dans les mains son drapeau. Prise par le vent, l’étoffe se retourne sur son dos et vole doucement. D’un coup de botte, on le retourne. Même s’il est mort, petit soldat est encore un enfant. Il savait faire des tables douces pour la main et pour le pain, des tiroirs à souvenirs qui gardent les secrets pour tout le temps. Tout le temps du monde.

2035/Lola

Beaucoup ici l’avalent sans rechigner. Il est vrai que nous sommes surveillé.es. Lola la recrache sur le bord de la route en faisant semblant de refaire ses lacets. L’huile systémique est une huile au goût bizarre mais elle soulage les rouages grippés de la machine à écraser.

Deux cuillères à café tous les matins avant tout autre chose.

Composition :
Des vérités ignorées.
Des erreurs masquées.
Des mensonges servis à l’heure du repas.
Des réalités déformées.
Des tragédies cachées sous le tapis.
Des crimes dans les poches.
Des phrases qui commencent par « Oui, mais… ».
Des silences.
Des haussements d’épaules.

2099/Amerko

Il était vraiment trop seul. Il ramassa un bloc de glace et le serra dans ses bras. C’est tout ce qui lui restait. Un petit bloc de glace comme seul compagnon. Allait-il, lui, s’éteindre avant que le glaçon n’ait complètement fondu ? Lequel serait laissé seul, sans l’autre. A cette pensée il déserra légèrement son étreinte afin de ralentir la fonte. Il lui fallait choisir entre tendresse et compagnie et cette équation était d’une cruauté fondamentale. C’était sans doute le plus grand des dégâts. Pourtant, pour la première fois depuis longtemps il avait l’impression de reprendre en main son destin.

2044/Andrika

C’est une petite ville. La plupart des immeubles sont abandonnés. Ce sont de petits bâtiments de quelques étages. On dirait que la guerre est passée par là, où qu’on a fui suite à un accident nucléaire. On dirait qu’on a tout quitté comme ça, dans la panique. C’est une petite ville en Hongrie et j’ai vu exactement la même en Italie.

Si on entre dans un immeuble, on pousse une porte restée vaguement verte, au bois vermoulu. Il n’y a pas de lumière dans le corridor du bâtiment. On tâtonne jusqu’à l’escalier et on monte au dernier étage. La porte de l’appartement a disparu. On pénètre directement dans ce qui devait être le salon. Il n’y a plus rien dans la pièce à part un vieux tapis couvert de poussière. La lumière entre par la fenêtre de rue, une lumière très blanche. L’air de la pièce est chargé de poussière.

Par la fenêtre sans vitre, on voit la rue et les autres immeubles morts. Si on reste assez longtemps à observer, on verra peut-être passer une voiture. Nous sommes proche de la route principale, qui relie Budapest à l’Autriche.

Et si on reste très longtemps à la fenêtre, on verra peut-être passer au loin, sur l’une ou l’autre place, l’une ou l’autre vieille restée dans cette ville qui n’est plus qu’une ruine. Il n’y a plus que des femmes dirait-on. Elles marchent en silence, s’arrêtent pour regarder on ne sait quoi. Disparaissent derrière un bâtiment, réapparaissent plus loin puis disparaissent de nouveau et on ne les revoit plus. Elles sont entrées quelque part, chez elles ou ailleurs.

Je redescends lentement les escaliers. Dans le noir, j’écoute, je tends parfois l’oreille. Pas un seul bruit, même pas celui d’un insecte. Rien. Dans cette maison-ci la vie a disparu. J’arrive dans la rue et je retrouve ma voiture. A ma grande surprise quelqu’un est assis dedans, à la place du passager. C’est une femme âgée, quatre-vingt ans environ. Elle a un foulard sur la tête, et est habillée pauvrement. Elle a les yeux clairs, très clairs. Quand je m’installe au volant, elle sourit.

Je m’appelle Andrika. Je suis née ici en 2011. J’ai vécu quasiment toute ma vie ici, mais j’ai étudié à Budapest pour devenir infirmière J’y ai travaillé dans un hôpital avant de revenir à Gyor. Je suis seule. Mon seul enfant est parti aux Etats-Unis alors qu’il n’avait que 20 ans, et mon mari est mort il y a 7 ans. Ici je survis. La ville est quasiment déserte, la population qui reste est très vieille. Je veux mourir à l’hôpital et je crois qu’à Vienne il y a encore de bons hôpitaux. Quand j’ai vu la voiture arrêtée devant la maison d’en face j’en ai profité pour m’y installer. L’homme qui est au volant me sourit. Je ne sais pas ce qu’il va faire mais il faudra qu’il me tue pour m’extraire de la voiture. Je veux aller à Vienne. Je sais qu’il y va. Quand il m’a vue dans la voiture, il a soufflé « Scheisse ». S’il démarre et m’emmène, je ne vais pas regarder les rues et les maisons qui défilent. Je connais cette ville mieux que mon cœur, je ne veux pas la voir partir, parce oui, c’est elle qui me quitte, pas moi qui m’en vais. Elle est partie petit à petit avec la fuite des jeunes et la mort des vieux, qui meurent de plus en plus tôt. Les vieux meurent de plus en plus jeunes.

Ici je n’ai plus que les jours qui passent. Je veux encore un peu de vie, j’espère en trouver à Vienne, même si ce n’est que pour un mois. Un jour. Même un jour. Je veux dire à quelqu’un : je m’appelle Andrika. Je ne le dirai pas à l’homme au volant de la voiture. Je lui dis juste « Vienna, Wien ». Il démarre le moteur. Je regarde mes mains posées sur mes cuisses. Je vois comme elles sont petites et sèches, ces mains qui sont nées ici. Je ne regarde rien d’autre, ou alors ses mains à lui, qui tiennent le volant et changent les vitesses.

Tout à coup, je pense à ceci. Et si j’étais en train de prendre un nouveau départ. Vienne. On m’a dit qu’elle est si belle. J’ai 70 ans. Je suis terriblement vieille, mais je prends un nouveau départ.

2038/Gisèle

Je vis seule ici, dans une cabane de 20 m² dans laquelle j’ai un lit et une petite cuisinière au bois. Il y a les latrines à l’extérieur et pour me laver, un lac en contrebas. Il y a aussi le village à 3 kilomètres, j’y vais une fois par semaine. Le chemin est difficile. Je tire derrière moi une valise munie de petites roulettes. Je la traîne plutôt. À l’aller ça va, j’arrive au village et je m’assois quelques minutes à la terrasse du café. Il y a là un homme d’une quarantaine d’années, il m’apporte souvent un verre d’eau et je ne paie pas. Je reviens après avoir fait quelques achats. Le retour est plus pénible avec le poids des emplettes. Il y a 40 ans j’habitais en ville. J’avais un mari, pas d’enfant. Le mari n’est plus là. Je ne suis pas malheureuse. La vie est dure et je suis surprise d’y tenir tant. Je vis comme jamais je n’aurais imaginé vivre.

Le matin parfois, je descends le chemin qui entre dans la forêt et qui mène au lac. Arrivée en bas, je retire mes vêtements, je suis vieille et nue et je descends dans l’eau noire. J’entre entièrement dans l’eau, la tête aussi. C’est le seul endroit où j’ai encore un miroir, que j’ai appuyé contre un arbre et qui reste là. Je m’y regarde parfois, nue, les cheveux longs et blancs qui dégoulinent, les bras ballants. Mes genoux. Mes épaules.

Un jour je vais mourir dans la baraque et personne ne viendra. Je pense parfois à ce qui arrivera à mon corps, comment il se transformera. Pouvait-on imaginer, quand j’étais enfant, mourir comme cela ? Je pense à tout ce qui m’entoure et qui me survivra. Je pense aussi à tout ce que je croise, chaque jour, qui est mort. Hier un petit rat. Ce matin, une simple mouche qui se désagrège sur la table de la baraque et que je laisse là. Je suis en famille.

Comme hier j’étais au village, les courses sont faites et aujourd’hui, je n’ai rien à faire. Je descends au lac, mais je remonte assez vite car l’eau ce matin est encore plus froide que d’habitude. Je suis devant la baraque. Couchée dans l’herbe, la toute petite pelouse devant la baraque. J’écoute les bruits autour de moi, proches, lointains. Je suis en famille.

C’est la fin de l’été, la canicule est passée. Pour l’instant il fait doux mais cela ne va pas durer. Dès septembre, il pleut sur l’Europe la plupart du temps. Aujourd’hui il ne pleut pas. Je suis couchée dans l’herbe douce. C’est moi qui ai décidé de venir ici. Depuis, pas une seule fois je n’ai regretté. Je suis en famille.

2045/Mateo

Mateo a 81 ans. Il travaille dans une société d’électronique cardiaque. Il surveille et dirige des robots qui composent des circuits « implants » qui soutiennent des personnes souffrant de fragilité cardio-vasculaire. Il est lui-même implanté, ayant subi un accident il y a 5 ans. Grâce à cette technique révolutionnaire, plus besoin d’implanter un nouveau cœur. La puce est directement placée au centre du muscle et celui-ci est régulé électroniquement. Le malade dispose d’une télécommande qui lui permet de réguler son rythme cardiaque comme il le souhaite.

Mateo : « Depuis mon implantation, je peux de nouveau rendre visite à mon fils qui habite dans un appartement situé dans une partie plus élevée de la ville. La première fois, je lui ai fait la surprise. Il me voyait de son balcon, il me voyait monter la rue d’un bon pas, il n’en revenait pas (rires). Maintenant nous nous amusons en parlant de ma pile, il dit « ta pile est plate » quand je suis fatigué. Avant d’aller dormir, je diminue le rythme cardiaque, je m’endors facilement et au matin, je relance la machine (rires). Je suis très heureux, c’est comme une seconde jeunesse. Bien sûr, j’ai l’âge que j’ai. Je ne peux pas tout me permettre mais je suis quand même plus fringuant qu’avant l’implantation. Je travaillerai jusqu’à l’âge de la pension, à 87 ans, puis je prendrai ma retraite. Le rythme reste élevé, même pour les travailleurs moins jeunes, comme moi. Nous travaillons 6 jours et demi par semaine. Je travaille de 7 heures du matin à 21 heures 30 avec une pause de 22 minutes à 13 heures. Heureusement nous avons la possibilité de dormir ici et parfois j’en profite pour utiliser le système vidéo de la société. Grâce au système de connexion rapide nous pouvons regarder plusieurs films à la fois, ce qui double ou triple notre temps de loisirs. »

2024/Albert

Albert fut prix d’une joie intense. Il vivait depuis 2 heures dans le monde de demain, un monde plein d’amour, d’émotion et de précaution, de soin, un monde merveilleux dans lequel chaque être trouverait une place, une vraie place, enfin une place quoi, et ce serait la condition au bonheur de tous. Alors Albert respira profondément, il inspira d’abord, et puis expira, car il fallait se débarrasser du CO2, et que maintenant on pouvait le faire sans arrière-pensée, et il posa les mains sur la table et sentit au coin de son œil une petite larme, une petite larme de bonheur, une petite larme pour un grand bonheur, car tout irait mieux bientôt. Ensuite Albert se demanda si tout cela était bien vrai, mais cette question bientôt s’envola, voilà, elle était partie cette question parce que bon, qu’est-ce que cela changeait, finalement, que cela soit vrai ou pas ? Ce qui comptait vraiment, c’était ce sentiment de bonheur intense qui gonflait maintenant la poitrine d’Albert, de sorte que les petits boutons blancs de sa chemise tentaient à certains moments de passer par la boutonnière. Voyant cela, Albert les aida, les boutons, et bientôt, il ne portait plus de chemise. Il sortit, sur son petit balcon, torse nu. Il salua le monde nouveau de la main. Puis, il éternua. Albert avait attrapé un rhume mais il s’en fichait parce que c’était normal d’attraper un rhume dans le monde de demain, surtout quand on sort sans chemise sur son balcon au mois de février, car oui, le monde de demain avait débuté au mois de février, en pleine canicule californienne, mais Albert n’habitait pas en Californie, mais à Asse. Le monde de demain commençait donc par un rhume pour Albert. Il souriait. Que c’était bon d’être enrhumé. Il souriait aux passants qui lui rendaient son sourire, malgré ses reniflements. Il souriait aux oiseaux. Au vent. Aux maisons, à leurs façades. Aux nuages. Aux chiens (il n’y avait pas de chats dans la rue à cette heure-là). Il sourit longtemps. Que cela faisait du bien de sourire avec la goutte au nez. Il allait rester là, sur son balcon. Jusqu’à la nuit tombée. Il voulait attraper la crève. Il allait attraper la crève. Et cette idée le réjouissait. Il savait pertinemment bien où il avait rangé sa bouillotte. Elle était dans l’armoire de la salle de bain. Et à côté de la bouillote, son étui en pilou beige. Albert allait attraper la crève et cette idée le réjouissait.