2051/Layalin

Le crépuscule, un mot qui, à y réfléchir, n’est pas des plus élégants, rapporte à une réalité étonnante, extraordinaire, prometteuse. Un moment particulier et magnifique.

Dans notre tribu, nous n’enterrons pas les morts. Nous les déposons dans un lieu reculé, en plein air, et les corps disparaissent. Avant cela nous les gardons 4 jours sous un toit de bois et nous déposons sur leur poitrine un coquillage qui est tout ce que nous garderons d’eux. Plus tard, quand nous voudrons prendre des nouvelles d’un mort ou d’une morte, nous écouterons le coquillage. Il faut écouter longuement et régulièrement pour commencer à percevoir les messages enfermés dans la calcite. Quand on a enfin pris connaissance d’un des messages partagés par le disparu ou la disparue, on laisse le coquillage se reposer pour un bon moment. Au crépuscule, on marche alors sur la plage en pensant au message. C’est souvent bouleversant, mais aussi réconfortant ou même fortifiant.

2038/Maacouf

Les personnes qui présentent leur candidature aux élections sont automatiquement écartées. On ne peut voter que pour des personnes qui ne se présentent pas. Nous avons mis en place cette règle quand nous avons compris que le désir même du pouvoir était un signe inquiétant. Même si on appelle ça service à la nation, ça reste une attirance bizarre pour un truc bizarre. Quelque chose dont on n’a pas besoin si on fait bien les choses. On n’en a besoin que si on s’y prend mal, du pouvoir.

Souvent, je pense à ce dicton. « La mouche à merde est attirée par la merde. C’est plus fort qu’elle. Ça la réjouit, la merde. Et après, elle va se promener dans ton pot de confiture sous prétexte de vérifier la date de péremption. »

2041/Jaap

Devant la montée des eaux, on avait imaginé beaucoup de systèmes et de solutions. Constructions de digues, déviations, même des barrages hydro-électriques faisant refluer l’eau grâce à des moteurs alimentés par les barrages eux-mêmes. Rien n’avait vraiment marché et les côtés ont été inondées les unes après les autres. Finalement, on a regardé comment faisaient les castors. Et on les a imités. Maintenant nous habitons dans des maisons dont l’accès est placé sous le niveau de l’eau. Vu leur conception, elles ne coulent jamais, ces maisons.

Sur le mur d’une maison, il y a un tag. « Je suis un drôle de castor sentimental. Un jour, j’aurai coupé et porté assez de bois, alors je me m’allongerai pour de bon. C’est l’amour qui m’aura permis de tenir, et c’est l’amour qui me permettra de me coucher là. De l’amour, j’en ai plein le cœur. Mon cœur est gonflé comme une bouée. Je suis insubmersible. »

2032/Elon

Nous la fuyons et elle nous apparaît si belle. Nous la voyons comme elle est, brillante et bleue. La navette s’en éloigne et pourtant nous la regardons fixement. Oui, nous avons rêvé et puis construit ce vaisseau spatial pour rejoindre Mars. Mais le fait d’avoir été poussés à l’intérieur par une foule en colère nous a quelque peu refroidi. Une foule qui a lancé la mise à feu sans nous demander notre avis et en fêtant notre départ, tout cela nous laisse un goût amer. Nous ne cracherions pas sur un retour momentané, quelques semaines de réflexion supplémentaires, mais le programme est formel, c’est impossible. Elon pleure. Nous allons sans doute le jeter à l’extérieur de la navette. Ses sanglots nous tape sur le système. Il va mourir rapidement, asphyxié, dans l’infini de l’univers. Avec l’absence d’oxygène, son corps ne se décomposera pas. Il va hanter l’espace à jamais et l’idée de le recroiser plus tard lors d’une mission future, cela ne nous réjouit pas. Mais nous n’avons pas choix. Il n’a pas les nerfs assez solides pour nous accompagner jusqu’à la planète rouge. Et seuls les meilleurs survivent.

2028/Jack

La ralentissologie est l’étude du ralentissement. Les ralentissologues réalisent souvent une analyse des activités de la journée. Tout comme le gestionnaire d’entreprise, on mettra de côté les activités inutiles, qui représentent 70 % des activités de la plupart des gens. Mais contrairement au gestionnaire, les ralentissologues ne vont pas inviter à remplacer es activités écartées par d’autre mais vont plutôt proposer de faire les choses qui restent à l’agenda moins vite. Les ralentissologues travaillent dans la croyance que faire moins vite, c’est faire mieux.

La ralentissologie est une science en pleine expansion et les ralentissologues sont des personnes très demandées dans de nombreux domaines. Jack est l’une de ces personnes. Il se plaint. « On nous demande de tout ralentir à une vitesse effrénée ».

2022/Jack

Une nuit de chouette. Au matin des yeux de hibou. Une fois dehors Jack est comme un oiseau trop lourd pour voler et se cogne la tête à un poteau.

Il est temps pour Jack de ralentir. Pour entrer dans la complexité et pas dans les poteaux. Jack est décidé.

2038/Seth

Si vous poussez une pièce de monnaie vers le bord de la table sur laquelle elle est posée, au début, rien ne se passe. La pièce avance lentement, et sa situation ne change pas radicalement. Mais après un certain temps, elle tombe sur le sol en une fraction de seconde.

En une semaine, la plupart des produits vendus en magasin étaient devenus obsolètes. Qu’aurions-nous fait d’une tondeuse à gazon, d’un short de sport ou d’une coque de téléphone ? Par contre, dès le premier jour, la corde était devenue un produit stratégique. Nous avons pendu, d’abord ceux que nous estimions responsables de nos malheurs passés, puis ceux à qui nous devions les catastrophes à venir. Pendus à des lampadaires. La mise en scène des premières pendaisons étaient très contrôlée, mais très vite, cela s’est emballé.

Celles et ceux qui veulent éviter les horribles images marchent en regardant droit devant, ne levant pas le nez pour ne pas voir les corps sans vie, ne le baissant pas non plus pour éviter d’apercevoir leurs ombres. D’autres sont plutôt amusés et s’attardent parfois longuement, peut-être après avoir reconnu un des pendus. Dans ma rue, chaque lampadaire a été transformé en potence. Et en face de chez moi, du troisième étage, des gamins ont tiré avec un vieux fusil sur les cadavres pendant toute une journée. Le résultat est vraiment dégueulasse. Et puis les gamins ont fini par se lasser. Ils ont laissé tout ça aux oiseaux. Il faut dire qu’avec l’odeur, tout le monde ferme les fenêtres. D’ici quelques jours, suite au travail des corbeaux, des petits morceaux de corps vont commencer à tomber du ciel, avec le vent. Après la corde, les marchands vont commencer à vendre des parapluies.

Certaines disent qu’avec toute l’horreur que nous avons traversée ces derniers jours, nous allons maintenant vivre une ère de paix. J’ai envie d’y croire. Certaines disent aussi que nous devons y croire si nous voulons la vivre, cette période de douceur. Les gens quittent la ville par le nord, parce que des poétesses les invitent à se baigner dans un lac. Il parait que c’est là que nous nous lavons du passé. Un énorme lac. Elles prennent les gens par la main et les guident dans l’eau. Ceux et celles qui ne savent pas nager en reste aux genoux, mais d’autres se baignent longuement dans le lac qui nous guéri d’avant. Mais des voix s’élèvent déjà. Que va-t-on faire de ce lac quand toute la cité sera passée par là. L’eau sera polluée par notre imperfection. Que va-t-on faire de ce lac ? Que se passe-t-il si un oiseau, une biche ou un lion vient boire son eau ? Ou pire, un homme. Soit. Nous, nous faisons nos sacs et nous partons. Un autre monde nous attend, et il est à construire. Ça ne peut pas trop trainer.

2047/Piotr

Ça s’est répandu comme une traînée de poudre et maintenant la plupart des bibliothèques publiques sont fermées. Le gouvernement ordonne le retrait des rayons d’une série de livres « tendancieux ». En réalité ce sont de simples livres édités il y a une soixantaine d’années et décrivant d’une manière assez troublante de justesse la situation que nous vivons aujourd’hui, en Europe en particulier. J’ai réussi à planquer chez moi ceux de mon grand-père. Je les ai trouvé ce week-end dans une caisse en carton parmi des revues de photographie et des comptes-rendus de je ne sais quelles réunions. Si on me trouve avec ça, je suis bon pour de fameux ennuis : la preuve que les gouvernements d’alors savaient et on fait semblant de rien. Mais pourquoi les gouvernements actuels ont-ils peur ? Ils ne sont pas responsables. A moins qu’en réalité, il soit encore temps de changer les choses… C’est peut-être ça qui pose problème.

2071/Elsa

Elle en avait ras le QR-code. Elle savait qu’elle n’avait qu’une seule chance. Elle sauta au-dessus de la petite barrière et ce mouvement déclencha l’alarme. Elle fila. On ne l’appelait pas « gazelle » pour rien. Les trois lourdauds, vraiment, sortirent de leur cabanon pour la poursuivre, mais comment rattraper quelqu’un qui a déjà disparu ? Elle était sûrement déjà entrée dans une autre dimension et les gardes de sécurité n’avaient bien sûr pas le droit de changer de parallèle. Tout le monde devait rester dans ce qui était ce monde-ci, même si plus rien n’y fonctionnait. « Mieux vaut savoir pourquoi ta vie est un enfer que de ne pas savoir où tu vas ». Le slogan, affiché sur la guérite, était sensé arrêter les tentatives de sauts dans l’inconnu. Les trois vigiles retournèrent à leur poste. Avec un peu de chance, le superviseur était endormi et personne n’entendrait parler de ce passage clandestin. Ce monde se vidait de plus en plus rapidement, mais eux resteraient quoi qu’il arrive. En tant que fonctionnaires, il n’y avait pas encore assez de désavantages à rester pour se décider à partir. Le dernier des trois gardiens, avant d’entrer dans le poste de garde, se retourna. Il regarda les différentes portes liquides qui menaient dans l’ailleurs. Comment avait-elle pu choisir si vite sans savoir ce qu’il y a là derrière ? Avait-elle fait ça au hasard ? Comment était-ce possible de prendre un tel risque ? Il retourna se mettre à l’abri auprès de ses collègues. 32 jours déjà avec ces deux-là, dans ce petit cabanon. Dans 7 jours, il pourrait enfin rentrer chez lui pour quelques heures avant de reprendre le service.

Elle, elle riait peut-être maintenant.

2056/Izlegomène

Dans mon village natal, on a connu la fin de la belle époque. Quand l’Europe comptait encore un peu et que nous devions le payer cher. Nous n’en sommes plus là. Plus personne n’en a rien à faire de nous et de l’occident en général. Nous sommes pauvres et n’avons rien à vendre. Il y a deux bonnes nouvelles. La première, c’est que la douleur de l’orgueil meurtri passe assez vite, en général, dès la première vraie faim. La seconde est que personne ne vient faire la guerre ici. Nous n’avons ni pétrole, ni diamants, ni rien qui puisse intéresser qui que ce soit. Nous faisons pousser des légumes, c’est tout.

La vitesse et la violence de l’écroulement d’un monde sont-elles proportionnelles à son volume d’activité ? En ce qui nous concerne, cela s’est avéré exact. Pourtant, ce matin, le soleil brille et autour de moi, je ne vois que de la joie. La joie est imprévisible.