2023/Clay

Clay ne dort pas. Il pense à la désolation. Non, à l’acceptation de la désolation.
A la désespérance. Pas au sens de désespoir. Au sens d’absence d’espérance.

Le jour, c’est le déni, se dit-il. La nuit, c’est le moment où la fuite est impossible. C’est le moment de vérité et du rêve en même temps.

Clay a passé la nuit à refaire le monde, et le jour à se faire à lui.
Le jour, il s’y habitue à ce monde aussi rapidement qu’il ne change.
A ce bruit, il s’y habitue.
A cette vitesse.
A cette ligne droite.
A chaque coup de freins, la vérité de la nuit s’invite un peu dans le jour. Clay sent qu’il doit ralentir.

Clay s’est arrêté. Clay est maintenant comme une petite pierre dans une rivière sauvage. Il a besoin de tout son corps pour se maintenir à l’arrêt, pour ne pas rouler avec le courant. Clay doit faire preuve d’inertie. Il est pris dans le flux du monde et autour de lui, on peut voir à quel point son immobilité bouleverse le monde. Clay a déposé sa personne et des gens qui se pressent doivent maintenant l’éviter. Clay est comme une pierre qui oblige la rivière à la contourner et qui la rend folle. L’immobilité de Clay rend le monde fou.

2024/Ted

Ted habite en banlieue
Dans une maison blanche
Bordée de pelouses
Traversées de petits chemins
Les pelouses
Ted habite loin de la ville
À des lieues
Il fait la route
Pare-chocs contre pare-chocs on appelle ça
Avancer
De temps en temps
À l’arrêt
En été
En hiver
Le soleil
La pluie sur le pare-brise
Parer
Parer
À cela
Passer sa vie
À éviter le risque et le danger
Ted y est bien préparé
C’est dans la famille
Construire petit à petit la vie qu’il faut
Une vie
Bordée de pelouses
Traversées de chemins
Les pelouses
Et pour ce qui est de la vie
Une seule voie
Déjà déjà déjà tracée
Par devant soi
La voie
Pare-chocs contre pare-chocs
Car ils sont si nombreux
Sur la voie déjà tracée
Par devant soi
À connaître le secret
De la belle autoroute
Droite
Droite droite
Toute droite
Sans bande d’arrêt d’urgence
Ted écoute tous les jours la radio du matin
Le monde le traverse
Le monde sur la bonne voie
La seule
On parle à la radio
D’un grand viaduc
Dont on ne peut sauter
Sans se briser le cou
La nuque fracassée au fond de la vallée pour un pas de côté
Un pas de travers
Un petit pas sur le bord de la route
Glissant
Le bord de la route
On y pose un pied
Trop tard
On a chuté par-dessus le parapet
Un corps est dans l’espace
Il tombe
Il chute
Il est perdu déjà
Car on connaît la suite
Quand on quitte la bonne voie
Mais non il vole se dit Ted
Qui pense au corps
Dont on parle un peu
À la radio
Ted est monté
Monté sur l’autoroute
À vitesse réglementaire
Il vole ou il plane
Ted ne sait pas bien
Mais il ne tombe pas
Pas encore
Tant qu’il n’a pas touché le sol
Il ne tombe pas
Avant l’impact
Rien de grave
Se dit Ted

Maintenant
À vitesse réglementaire
Il prend place
Entre la voiture de devant
Et celle de derrière
Les voisins pour une heure trente
Sur la voie rapide
À l’arrêt
Dans la bonne direction
C’est certain
La meilleure possible
La seule direction à défendre
À défendre de manière acharnée
Avec les dents s’il le faut
Cette évidence
À défendre
En ricanant
En mordant
De toutes les façons
En montrant les dents
Il vole se dit Ted en pensant au trajet
Du corps allant vers le bas
Depuis le pont
Le grand pont vers lequel il avance
Et dont on parle à la radio

Ted a mal aux dents aujourd’hui
Il a mal
Et la douleur s’étend
Mordre est pénible
Alors Ted ne montre pas les dents
On klaxonne
C’est le voisin de derrière
Qui trouve le temps
Long
À la radio on explique que quand tout monte
Tout descend
Que le monde tourne mal mais qu’on le comprend
Que le monde ne tourne pas comme il faudrait qu’il tourne
Mais qu’heureusement
On a trouvé la voie
La sécurité
Le sens
Unique
Sur la voie rapide
Ted passe la première vitesse et vient se coller au voisin de devant
Le voisin de derrière en fait autant
Et tout le monde avance
D’un pas ou deux
Sur le côté de la route il y avait des vaches quand Ted était enfant
Des paysages
Pour peu que l’on sache encore
Ce que c’est
Ici
Un paysage
Un paysan
Ted se souvient bien
De la vitesse à laquelle
Passait les vaches
Qui aujourd’hui
Ont laissé place à des parkings
Qui ne bougent pas
Ou si peu
Si peu qu’on pourrait dire
Pas
Dans un certain temps c’est le viaduc
Pour Ted
Et ses voisins de devant
Et de derrière
De gauche
Et de droite
Tous ensemble ils montent
Chaque matin
Sur la voie
Rapide
À pas de loups
Les loups de la banlieue
Qui redescendent du viaduc
Et se répandent en lacet
Se lancent à l’assaut
D’une sainte journée
Un corps qui tombe
Qui se rue vers le sol
Sûr de soi
Si sûr
Suit une autre voie
Un corps qui lâche prise
Voilà Ted qui accélère
Lance sa voiture
Droit
Ted qui pense à ça maintenant
Il pense à la chute
La voiture s’élance à grande vitesse
Pour une fois
Puis tombe à la renverse
Se retourne
Et retombe
Au pied du viaduc
Ted est mort dit-on maintenant
D’un accident de la route
D’un accident de viaduc
Voilà comment on explique la mort de Ted
Dans les journaux
Chez Harry
Sur le coin
Harry dit que Ted buvait beaucoup
Harry le patron du bar
Dit cela maintenant

C’est la preuve
Toute simple
Lit-on partout
Que la seule chose à faire
Est de rester à sa place
De travailler le jour venu
Pour assurer son bonheur
Et le bonheur du voisin
Tous la même chose
Toutes la même chose
Pourtant Ted
A la tête dans les journaux
Son nom partout
Et c’est ça le bonheur dans toutes les cités des anges
La tête et le nom
Dans les journaux
C’est le bonheur assuré
Et le seul chemin qu’il avait trouvé
C’était celui qui menait du sommet du viaduc
Jusqu’on ne sait où

En effet on ne sait pas
Où est Ted maintenant
On sait juste qu’il n’est plus dans la file
Seul ceux et celles qui se détournent du bon chemin
Et tombent du viaduc
Savent ce que Ted sait
Savent si Ted a appris à voler

2030/Zed

Mais finalement, que nous faut-il encore apprendre ? Que n’avons-nous encore compris ? Aujourd’hui, nous avons bel et bien saisi le coût de notre emportement. Nous savons que de notre inquiétude naît l’inquiétude, et que de nos remèdes, naissent tous nos maux. Comment nous apaisons-nous ? Comment choisissons-nous de nous être agréable ? Voyons, pourquoi ne pas admettre que, de cette manière-là, nous rassurer nous coûte si cher, éperdument cher ?
Nos rêves ne croisent pas ces vies-là. Quelques fous, oui, nous encouragent, tapant des mains, tapant des pieds, nous frappent parfois la croupe…
 » Dansez, dansez ! « 
Encore un tour, encore. Dans le bon sens, camarades, dansons. Dans le bon sens. On verra demain, tournons camarades. Que pensent camarade de devant et camarade de derrière ? Ils pensent peut-être comme moi. Mais nous l’ignorons. Nous sommes trop occupés à danser.
Une chose encore. Ne le dites pas, gardez ça pour vous, mais demain, c’est décidé, je ne danse pas. J’ai décidé de perdre le sens du rythme.

1978/Pierre et Paul

Le narrateur – Imaginons deux personnes face à face. Disons Pierre et Paul. Chacune de ces personnes est armée. Un colt Python, qui tire des balles, des 357 Magnum. Un colt Python. Faut sentir ça, dans la main. Le poids dans la main. Bref. Ces deux personnes ont un différend quelconque. Ces deux personnes se font face. Elles sont armées. Un beau colt Python. La tension est à son comble. Une de ces deux personnes, soit Pierre, soit Paul, va mourir. Mais voilà. Surprise. Pierre se penche, lentement, ah oui, s’il bouge trop vite, crac boum, Pierre se penche et dépose son arme sur le sol.
Pierre – Je m’engage à ne pas utiliser cette arme contre toi.
Le narrateur – La gueule de Paul.
Paul – Je me fais chier à sortir mon colt Python du tiroir, je le nettoie, Dieu sait si ça me prend du temps, je mets des cartouches dans le barillet. Je mets 6 cartouches, une, deux, trois, quatre, cinq, six. Il est chargé maintenant. Il peut servir à tout moment. Voilà. Je viens jusqu’ici avec mon colt Python. Je suis là. Et tu déposes ton arme sur le sol. Tu t’engages, tu dis ? Non mais ça ne va pas, non ?
Le narrateur – Paul, donc, lui, il garde son arme. Il s’est fait chier à sortir son colt Python du tiroir, à le nettoyer, Dieu sait si ça lui prend du temps, il a mis des cartouches dans le barillet, 6 cartouches, une, deux, trois, quatre, cinq, six, voilà, il est chargé maintenant, il peut servir à tout moment. Voilà. Paul, il vient jusqu’ici avec son colt Python, et si ça tombe des voisins l’ont vu, avec cette arme dans son poing. Il est là maintenant. Des voisins l’ont vu et son arme ne servirait pas ? Mais alors les voisins vont savoir que Paul n’utilise pas son arme, même chargée à bloc, une, deux, trois, quatre, cinq, six. L’autre, il dépose son arme et il s’engage. A ne pas l’utiliser. Qu’est-ce qu’il va faire alors, Paul ? Qu’est-ce qu’il va faire ? Il est armé face à un homme désarmé. Qu’est-ce qu’elle va faire ? Et bien tant pis. Il tire évidemment. Il tire et il tue Pierre. Ah oui. Bien sûr, on peut discourir sur les vertus morales de la personne qui a déposé son arme sur le sol, mais le fait est que cette personne est morte maintenant, et que l’autre est vivante. Et donc, tout simplement, c’est la vie qui donne raison à Paul. La vie démontre que c’est Paul qui avait raison. Non ? Que dirait cette personne qui a tiré ? Que dirait Paul ?
Paul – Oui, oui, c’est vrai, j’ai fait usage de la force, mais moi je suis toujours debout, et ça, ça prouve que la vie est de mon côté. Si la vie n’était pas de mon côté, je serais mort, et lui serait vivant. Non ? C’est logique. C’est comme ça dans la nature : tu bouffes ou tu es bouffé. On m’a bien appris, quand j’étais à l’école. On m’a bien appris à la récré aussi, tiens. La vie, toujours, m’a bien appris. Tu bouffes ou tu es bouffé. Alors si Monsieur veut déposer son arme, c’est son problème. On serait à la pêche, je ne dis pas, il déposerait sa canne à pêche, et voilà. Je pêcherais un poisson et on le partagerait. Mais voilà, on n’était pas à la pêche, ici. Ici on avait un différend. C’est différent.
Pierre – Bon, j’ai peut-être fait une erreur stratégique, mais allez savoir pourquoi, si c’était à refaire, je le referais. Et finalement, s’il avait fait comme moi, on n’en serait pas là. Et il aurait pu faire comme moi. Je me demande si ça lui a traversé l’esprit. J’aimerais vraiment savoir si ça lui a traversé l’esprit. Ne serait-ce qu’une fraction de seconde. Est-ce qu’une fraction de seconde, il s’est dit : tiens, est-ce que je ne mettrais pas, moi aussi, mon arme de côté. Tu vois ce que je veux dire ? (A Paul). Excusez-moi. Excusez-moi, est-ce que cela ne vous a pas traversé l’esprit, ne fut-ce qu’une fraction de seconde ? Vous ne vous êtes pas dit, un bref instant, tiens, si je déposais moi aussi mon arme sur le sol ?
Paul – Non. On en serait où, si j’avais fait cela ?
Pierre – Je ne sais pas, au restaurant, au café… on discuterait en tout cas. On serait peut-être juste en train de régler notre différend. Et après on aurait peut-être refait le monde. Pourquoi on s’était disputé encore ?
Paul – Je ne sais pas. On ne se connaissait même pas.
Pierre – Il m’a juste tué pour ne pas que je le tue. Pourtant j’avais mis mon arme sur le sol. Mais malgré tout, il m’a tué. Pas pour la dispute, il ne sait même plus. Moi non plus, c’est pas une critique.
Paul – Pourquoi as-tu mis ton arme de côté ? Pourquoi es-tu venu jusqu’ici avec ton arme pour la mettre au sol ? Pourquoi as-tu acheté cette arme pour la mettre au sol ?
Pierre – Je ne sais pas. Je l’ai achetée parce que tout le monde en achète. Je l’ai amenée jusqu’ici parce que je l’avais achetée. Pourquoi je l’ai mise au sol ? Je ne sais pas. Ça m’a pris, comme ça. Parce que j’avais envie d’aller au café. Parce que je n’avais pas assez de force pour appuyer sur la gâchette. Parce que j’étais intimement persuadé que face à un geste pareil, il te faudrait faire la même chose. Mais j’aimerais vraiment bien savoir si, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, il a pensé faire la même chose… Tu vois ce que je veux dire ?
Paul – Et toi, tu le referais si on recommençait ?
Pierre – Oui.
Paul – Tu le referais… Mais c’est comme si tu te suicidais alors !
Pierre – Ah non, c’est… l’espoir ! C’est quoi le choix ? Lui tirer dessus ? Je refuse de lui tirer dessus. Je ne veux pas vivre avec ça !
Paul – Ah mais bravo. Monsieur ne veut pas se mouiller. On me laisse avec la merde sur les bras ? Belle mentalité. Espèce de lâche. Il n’y a pas d’alternative. Il n’y a pas de choix !
Pierre – Moi, je n’ai pas tiré.
Paul – Et tu es mort.
Pierre – Je ne suis pas mort parce que j’ai posé mon arme sur le sol. Je suis mort parce que tu as tiré.
Le narrateur – Bon, moi aussi j’ai un Colt Python (il sort un colt Python de derrière son pantalon). Et un différend. Ici, avec quelqu’un, dans cette salle. Une personne qui a elle aussi, un colt Python. Un certain Jacques. Jacques, je vais déposer mon arme sur le sol. Je m’engage à ne pas l’utiliser contre toi.
Le narrateur dépose son arme sur le sol, lentement, en essayant de ne pas effrayer Jacques.
Le narrateur – Voilà Jacques. Qu’est-ce qu’on fait ?

1997/Poney

Je suis un poney. Je suis né poney. Pour être plus précis je suis un poney de foire. Tous les jours je tourne pendant des heures dans le sens inverse des aiguilles d’une montre pendant une heure, dans l’autre sens pour l’heure qui suit. J’aime tourner. Je suis né pour tourner. Un tour est long de 28 mètres et dure 25,2 secondes. Chaque jour je parcours plusieurs kilomètres. Des dizaines de kilomètres. Tous les 10 tours, soit toutes les 4 minutes et 12 secondes, je m’arrête et l’on change d’enfant. Je parle de l’enfant qui se tient assis sur moi. Les enfants sont étranges. Ils imaginent beaucoup de choses, des choses invraisemblables. Celui-ci se croit sur un mustang, chevauchant à travers une énorme plaine. Il a le soleil dans les yeux, et doit abaisser le revers de son chapeau pour y voir. Il faut être prudent pense-t-il. On ne sait jamais. Il est inquiet. Quelqu’un pourrait se tenir caché derrière l’un de ces rochers et lui tirer dessus. C’est idiot. Nous sommes sur une place communale et personne ne se cache pour tirer sur qui que ce soit. Mais je ne discute pas. J’obéis aux ordres. Pendant 4 minutes et 12 secondes je serai donc un mustang.

J’ai un ami. Un seul. Mon seul ami est un homme, un homme qu’on appelle Forain. C’est lui qui nous nourrit, qui nous attache et nous détache. Ma vie est calme et paisible. Je n’ai pas à me battre pour ma place. Ma place m’attend. Je suis toujours à la même place. Cela ne me dérange pas. Je ne voudrais pas avoir à me battre pour ma place. Cela ne me dérange pas non plus d’avoir le nez dans la queue de celui qui me précède. Je connais son odeur par cœur. Je suis habitué. J’aime être habitué. Et ma situation n’a pas que des désavantages, loin de là. J’adore par-dessus tout sentir le souffle de celui qui me suit, sentir son souffle sur mes fesses de poney. Son souffle me réconforte. Il est régulier. Il me réchauffe en hiver et me ventile en été. Voilà, c’est ma vie. Je l’aime comme elle est. Et c’est la seule vie possible de toute façon. Je ne suis pas un mustang. Je suis un poney. Je suis né poney. Je suis né poney de foire et ma vie tourne rond. Mais j’aurais pu être un âne. Non, vraiment, je ne voudrais pas d’une autre vie.

Pourtant, hier, il s’est produit quelque chose d’extraordinaire que je ne saurais en aucun cas expliquer. Hier, pour une raison qui m’échappe, j’ai rué. Pour la première fois de ma vie, j’ai rué. Forain se trouvait juste derrière moi, et ça m’a pris, comme ça. J’ai donné un coup de sabot dans son arrière-train. Forain était furieux. Il a dit de moi des choses déplaisantes. Il m’a rétrogradé, aussi. Celui qui depuis toujours me soufflait sur les fesses est maintenant devant moi, et me voilà le nez dans sa queue. Et c’est un nouveau, un inconnu, qui me renifle. Voilà ma nouvelle situation. Qu’est-ce que j’en pense ? Un souffle nouveau dans les fesses n’est pas fait pour me déranger, mais je sens que cela me prendra du temps pour m’habituer à la nouvelle odeur qui me précède. Et aussi, à cette idée : ma place n’est donc pas assurée. Je peux perdre ma place. Je peux reculer. Voilà une chose qui me paraît bien inquiétante. On m’a toujours dit que je ne pouvais qu’avancer. Voilà que je recule. J’ai peur. Le soir je digère mal ma maigre avoine. Je n’ai plus d’appétit. Et je trouve le sommeil avec difficulté. Quand je le trouve, je fais des rêves désagréables. Je me rêve en âne. Je suis un âne. Je me réveille en sueur. Non. Je suis un poney. Tout va bien. Je n’ai fait que perdre une place. Alors voilà que me vient cette question : comment faire pour la regagner ? Je suis un poney. Courage. Je m’appelle Petit Tonnerre et ce nom me va assez bien.

55/Calendum

Je suis le métronome. Je donne la cadence. Je frappe une merveilleuse peau de chèvre, tendue, et le son qui en résulte résonne dans le bateau. Les galériens rament au rythme que j’impose. Grâce à cela, nous avançons rapidement, mais surtout, régulièrement. Personne ne sait quand, mais bientôt, nous découvrirons de nouvelles terres. Sur celles-ci, nous débarquerons, boirons l’eau fraîche qui nous manque depuis si longtemps. Puis nous cueillerons des fruits merveilleux. Nous rencontrerons des peuplades différentes que nous materons en leur donnant des coups sur la tête. Nous prendrons leurs richesses et leurs recettes culinaires. Impressionnées par notre force, ces peuplades voudront copier, puis adopter notre mode de vie. Et nous leur proposerons alors, certes avec insistance, des stages payants. Nous reviendrons couverts d’or et de gloire. Nous achèterons plein de trucs. La vie sera belle.
Ce sont les galériens qui choisissent le métronome. Nous sommes deux à nous présenter à eux. Celui qui dort à droite de la chiourme, et moi, qui dort à gauche. Lui, il propose aux galériens de ramer rapidement. 23 coups de rames à la minute. Il est fourbe. Il raconte des histoires, il dit aux galériens que s’ils rament plus vite, ils passeront moins de temps sur la galère. Moi, je propose aux galériens de ramer moins vite. Je suis à 21. C’est vrai que j’avais parlé de 19 à la base, mais le capitaine est un grand nerveux. Il a insisté, insisté, et finalement j’ai dû céder. Nous voilà donc à 21. Du coup, l’autre, celui qui dort à droite, trouve qu’en dessous de 24, c’est de la fainéantise. Il a calculé, le fourbe (je vous l’avais dit qu’il était fourbe) que sur l’entièreté du trajet, les galériens passeraient 2 jours de moins à ramer, à du 24. Moi je dis qu’à 19, enfin non, à 21, on se fait moins mal aux mains. Du coup, on dort mieux. Et qui dort mieux, rame en cadence. Et tout le monde est content, le capitaine, la chiourme, et le métronome.
Le soir, avec celui qui dort à la droite de la chiourme, nous mangeons toujours notre ration ensemble. Il me demande des nouvelles. Il m’en donne aussi. Aujourd’hui, il a vu des dauphins. Nous devisons avec émotion. Quelle belle vie nous avons. Nous voyons passer les dauphins. Demain, je raconterai à la chiourme. Eux aussi, ils ont le droit de rêver.

2032/Ignace

Ignace à 12 ans, il est né en 2020. Depuis qu’il est né, il n’a eu de véritables contacts physiques qu’avec ses parents. Son père essentiellement, car sa maman travaille dans un magasin d’alimentation. Elle doit donc être physiquement présente sur son lieu de travail. Elle est chargée de dispatcher les commandes. Même si elle est protégée par son bouclier viral quand elle travaille, elle doit néanmoins être prudente à la maison et se tenir à au moins 1 mètre d’Ignace. De temps en temps, un contact a lieu, parce qu’il n’y a pas le choix. Par exemple à l’âge de 3 ans, Ignace s’est coupé le doigt avec un petit couteau de cuisine laissé sur le plan de travail par son papa. Sa maman a dû aider le père à soigner la plaie. Elle a donc dû se rapprocher du père et d’Ignace. Mais mis à part ces moments où les priorités changent, la maman d’Ignace tient bon. C’est difficile avoue-t-elle. Il faut dire qu’elle, elle a connu l’avant. La période d’avant, où l’on pouvait se toucher, et faire plus ou moins ce que l’on voulait en se touchant. Ignace se demande très souvent ce que cela veut dire, faire ce que l’on voulait en se touchant. Ignace, lui, n’a connu que la situation actuelle forcément. D’ailleurs il n’aime pas particulièrement être proche de son papa. Il préfère aller dans son lit et mettre en route le programme de massage à 360°. Quand il sera grand, Ignace veut avoir sa carte « d’utilité publique » qui permet de sortir de la maison. Pour ça il espère devenir éboueur. Alors il travaille beaucoup pour l’école. Il allume déjà son ordinateur à 8.00 du matin et attend son professeur dans la cour virtuelle, avec les copains. Eux, ils jouent à des jeux terribles. Le dernier s’appelle Rituel. Il faut aller dans un endroit qu’on appelle Forest et les différents joueurs doivent créer ensemble une danse ou quelque chose comme ça. Mais Ignace n’aime pas trop ces jeux. Il reste dans un coin de la cour virtuelle, et il revoit ses notes. Il sait que pour devenir éboueur et avoir sa carte d’utilité publique, il faut beaucoup travailler. Travailler plus que les autres. Le travail, chez lui, c’est naturel dit sa maman.

2042/Smif

Smif (quel drôle de nom, mais je me suis habitué) conduisait la voiture. C’était lui, le chauffeur. Nous, nous regardions le paysage, faisions pipi aux haltes prévues, le plein aussi, à la demande, et nous lavions les vitres. Nous étions là quand il le fallait. S’il le fallait. La vie allait, nous allait. Puis vint la panne. Et Smif (je me suis habitué) nous a dit « Faut pousser les gars ». Nous voyageons depuis en poussant la voiture. Nous demandons de temps en temps à Smif (vous aussi maintenant ?) : « A quoi sert une voiture s’il faut la pousser ? » La réponse est qu’il n’y a pas d’autre moyen de faire du 30 km/h dans les descentes tout en étant protégé de la pluie. Oui, Smif. Très certainement. Dans les descentes, nous sommes protégés de la pluie. En attendant, nous suons sous le soleil et poussons, poussons, poussons. Une petite drache ferait du bien. Mais en montée alors.

2045/Ziggy

Il s’était vite habitué. Cela faisait à peine 3 mois qu’on avait introduit l’amour dans le calcul du PIB. Il avait reçu comme tout le monde cette horrible petite montre verte. Avec un seul chiffre. Digital. Beurk il avait dit en déballant le paquet. Mais voilà, c’était obligatoire. Et après 3 mois déjà, il ne pouvait plus sortir sans le petit bracelet. Ce matin, il était ravi. Son amouromètre était au maximum.