Les mecs ne s’essuyaient pas les pieds en entrant,
Pourtant ils avaient les semelles pleine d’une merde infâme,
Qui les suivait depuis si longtemps,
Des millénaires,
La merdouille des 12 coups de minuit,
Dont l’odeur emplissait les âmes dans la plus parfaite inconscience.
Puis sur le rebord de la mort, les dents se serraient toujours et une peine infinie se prenait de leur coeur sans qu’ils sachent trop le pourquoi, qui est pourtant une évidence.
Maintenant les godasses sont trop souillées.
Il faut marcher pieds nus pour repartir à zéro.
Tant pis pour les graviers qui épuisent la plante des pieds.
Le regard
Ce jour-là, elle avait laissé ses lunettes à la maison, et en conséquence, elle était tombé amoureuse de lui ou d’elle au premier regard. Le lendemain, au rendez-vous du deuxième jour, et cette fois-ci avec les lunettes, le monde était moins beau. Vivre sans lunettes était alors devenu le choix de l’amour. Vivre comme ça, plutôt que dans les certitudes, ça faisait un bien flou.
Le lest
Ils sont quatre dans une montgolfière. Elle est percée et perd de l’altitude. On se refuse à la réparer car il faudrait pour cela utiliser une infime partie de la cargaison de caoutchouc que leur maître attend en son château. Alors on jette du lest. Vu de haut, c’est comme une ligne en pointillés de sable sur le sol. Mais bien sûr, la montgolfière, après être légèrement remontée, descend à nouveau. On a jeté tout le lest, alors les trois plus forts sautent sur le plus petit et le font passer par dessus bord. Vu de haut, c’est comme un patin désarticulé qui s’agite. Et maintenant ? Bien sûr, ça descend encore. Deux des trois se regardent. Ce sont les plus grands. Et plus longtemps ce regard dure, plus clair cela devient que c’est le tour du troisième. Mais l’effort sera plus conséquent. Tu prends les pieds, je prends la tête. Vu d’en haut, on dirait un homme qui retombe en enfance. Et alors qu’il s’éloigne, la montgolfière ne remonte même plus. Au mieux, elle se stabilise un moment puis plonge à nouveau. C’est seulement maintenant qu’on réfléchit. Si on touche au caoutchouc, nous serons punis. Mais si on s’écrase ? Avec les deux autres, nous aurions pu faire quelque chose. C’est trop tard. Réfléchir, ça fait trop peur, et nous, on ne connaît qu’une méthode. Jeter par dessus bord. Alors les deux sautent, pour sauver le caoutchouc. Vu du haut, on ne dirait plus rien. Le caoutchouc n’a pas d’yeux ni de reconnaissance. Et il s’écrase bientôt, lui aussi, avec la montgolfière. Il s’écrase dans un lac et est englouti. Vu d’ici on dirait bien un énorme gâchis.
Le projet
Mais donc, évidemment, le budget, c’est quelque chose d’important. Prenez par exemple l »exemple d’une famille par exemple. Les parents ou les marents disposent d’un budget pour réaliser le projet de la famille. Le projet de la famille par exemple ça pourrait être d’assurer la santé, le bien-être des enfants. Et puis d’assurer leur éducation. Essayer que ces enfants soient heureux dans la vie. S’il y en a. Des enfants. Alors si le budget n’est pas suffisant, bien, on a deux solutions. Soit on va se concentrer sur le projet central de la famille et on va, disons, retirer les dépenses qu’on n’estime pas utiles. Comme par exemple acheter un nouveau vélo à la mère si son ancien vélo roule encore très bien. Ou par exemple, on va partir moins loin en vacances. Peut-être que le père va décider que pendant un an ou deux, il ne s’achète plus de vêtements neufs. Et peut être que la mère elle va décider que pendant un an ou deux, elle ne va plus aller à son entraînement de boxe. Peut-être qu’il et elle vont décider que deux voitures, finalement, pour la famille, c’est pas nécessaire. Et que lui pourra aller au boulot à vélo puisqu’il vient de changer de boulot et que c’est juste à côté de la maison. Voilà peut-être le genre de décisions que le papa et la maman, ou les papas, ou les mamans, ou la maman ou le papa, pourront prendre. Pour préserver le projet initial de la famille qui est que le ou les adultes ont envie que les enfants soient heureux et heureuses, qu’ils et elles grandissent dans de bonnes conditions et qu’on leur donne de bonnes armes pour l’avenir et que tout ça soit rendu possible. Il y a une autre réaction possible qui est de se demander si on peut pas augmenter la capacité financière de la famille en travaillant peut-être un peu plus, ou en négociant une augmentation. Ou changer de boulot. Ou trouver un boulot. Pour augmenter les revenus. Pour pouvoir réaliser le projet de la famille. S’occuper des enfants. Bon, dans le cadre d’un gouvernement, c’est un peu différent. Et en même temps c’est la même chose. Là on a un problème de budget, oui, il faut faire attention. Si la dette se creuse de manière exagérée… mais c’est combien une dette exagérée au fait ? On ne sait pas vraiment. Mais bon, si la dette se creuse de manière exagérée, les enfants vont devoir plus tard en supporter les conséquences. Alors ? Pour préserver le projet du gouvernement, il faut faire attention au budget. Et on peut limiter les dépenses sur des choses qui nous paraissent moins utiles. Bah, ce qui paraît plus utile. c’est difficile à dire. Parce qu’en réalité, dans la famille, on voulait protéger le projet de la famille, mais c’est ici on ne sait plus très bien quel est le projet. On veut protéger l’économie. Mais l’économie, ce n’est pas une fin en soi, c’est au service des humains et des humaines, pas l’inverse. C’est pas un projet l’économie. Et en plus, on veut diminuer les taxes. Et ça c’est un peu embêtant parce que les taxes, pour le gouvernement, c’est un peu comme les revenus pour la famille. Ce sont les revenus du gouvernement pour mettre en œuvre son projet. Comme le père et la mère travaillaient pour mettre en œuvre leurs projets. C’est pour ça que le gouvernement, on dirait qu’il n’a pas envie de travailler, puisqu’il a envie d’avoir moins de revenus. Alors, pour pouvoirse permettre d’avoir moins de revenus, le gouvernement, il coupe dans les projets. Il fait quelque chose d’inverse à ce que ferait le bon père et ou la bonne mère de famille. Il ne préserve pas le budget en diminuant ses trucs à lui, sa deuxième voiture ou son entraînement de boxe. Il favorise son projet, travailler moins pour moins de revenus, et il coupe dans le projet de la famille. Le projet principal c’est devenu de diminuer les revenus. C’est comme si dans une famille, on disait à un enfant tu sais, papa et maman n’ont plus tellement envie de travailler, c’est difficile de travailler, pour ramener des revenus à la maison. Alors ce qu’on va faire. c’est qu’on va pas prendre rendez-vous pour toi chez le dentiste, comme on avait dit. Je sais que t’as une carie, mais tant pis. La dent va te faire très mal pendant un fameux bout de temps, et puis à un moment donné, elle va s’affaiblir. Et on va l’arracher avec une pince. Tu auras une dent en moins. C’est tout. C’est pas grave. De toute façon, c’est pas essentiel les dents. Il y a des gens qui n’ont plus de dents et ils savent quand même manger. Tu mangeras des compotes. Et si papa et maman veulent encore pouvoir aller au restaurant le soir pour faire tourner l’économie, faut faire des sacrifices. Voilà c’est ça le projet. Moins d’activité parce que moins de revenus. Moins de santé. Moins d’études. Moins de culture. Moins de possibilités. Moins de lutte contre le réchauffement climatique. On pense que c’est ça qui fera de nous une famille heureuse. Un papa et une maman qui travaillent moins et des enfants qui assument. Faut assumer dans la vie. C’est ça qui va vous rendre libre. Libre d’être malheureux comme vous l’entendez.
Le plongeoir
« La neutralité, est-ce vraiment une posture praticable pour un ou une journaliste ? », se demandait Astal, confortablement installé dans le taxi qui le menait au Palais des Congrès. « N’implique-t-elle pas pas d’emblée l’absence d’analyse ? Ne devrait-on pas plutôt prôner l’impartialité, soit le traitement égal pour chaque prise de parole ? Mais l’impartialité pose un problème : elle nécessite un système de valeurs et la recherche de l’établissement d’une vérité, ou en tous cas d’une sincérité. Toutes ces notions ne sont pas à la mode. On travaille plus spontanément ces jours-ci à raconter ce qu’il faut raconter pour obtenir ce que l’on veut obtenir tout en remettant en question toute valeur risquant de nous éloigner de notre objectif. Dès lors l’impartialité a mauvais presse, si je puis dire. »
Peu de temp après son arrivée dans l’immense salle, Astal avait reçu son prix Bullydzer des mains d’un dictateur. Il avait remercié poliment, pour ne pas heurter les sensibilités. Certes, il s’agissait d’un tortionnaire. Mais, outre le fait que la plupart de ses victimes étaient réputées décédées, et donc insensibilisées aux évènements d’un monde qu’elles avaient quitté, on ne savait finalement pas ce qui leur avait valu leur calvaire. Peut-être s’étaient-elles mal comportées ? Il était quand même encore permis de se poser la question, non ? Et puis, après tout, le Président était là pour remettre un prix, pas pour parler politique.
Astal se dirigea vers le pupitre pour son discours. Il prit une grande inspiration. Ses jambes tremblaient. Il n’avait aucune idée de la direction qu’allait prendre ses paroles, ni celle que prendrait le monde. Il ne connaissait pas plus le chemin que prendrait bientôt un certain souvenir pour l’atteindre, un souvenir qu’il conservait bien caché, d’un récit du monde d’avant. Le monde d’avant l’effondrement. Pas l’effondrement du capitalisme, ou de la finance, ou des entreprises ayant misé sur l’intelligence articielle, ni l’effondrement de la mondialisation, ni celui du patriarcat, ni celui du colonialisme, ni celui de la planète. Il s’agissait de l’effondrement qui avait pris tous les autres effondrements de court. L’effondrement moral. Le souvenir s’invita à sa conscience, et Astal prit la parole. « Il nous faudra juste 10 minutes de courage. Puis tout le reste ne sera que nécessité. » Et cette idée, que tout le monde connaissait et fuyait à la fois, explosa comme une bombe.
Tout est gris
Theodoro n’aimait pas les miroirs de sa maison, parce que Theodoro n’aimait pas son image. Alors Theodoro les brisa, et les remplaça par des photos d’acteurs célèbres et beaux. Puis Theodoro prit les vendeurs de miroirs en grippe. Il les traita de traîtres, d’anti-Theodoro. Theodoro lança des pavés dans les vitrines de leurs magasins pour casser les miroirs qui lui revoyaient son image. Maintenant Theodoro a les mains libres. Il peut s’imaginer être différent de ce qu’il est. Sauf quand le soleil brille. Parce que Theodoro n’aime pas son ombre. Il a bien tenté de briser le soleil, mais celui-ci a lâchement esquivé. Alors Theodoro est rentré. Il ne sort plus que les jours de grisaille. Tout est gris dans la vie de Theodoro. Tout est gris.
Le progrès
L’inventeur de la roulette russe, le suisse Gédémor Bellissimo, alerte sur les dangers de sa trouvaille. Le gouvernement américain le traite d’alarmiste. Le gouvernement suisse promet de mettre tout en œuvre pour défendre l’industrie nationale de l’armement. L’UE crée une commission dirigée par l’ex-président de la ligue pour la promotion du suicide qui commande une étude à la fédération internationale des entreprises de pompes funèbres. Et votre gouvernement ? Il se concentre sur l’essentiel. Compte tenu de l’augmentation subite du nombre de morts par balle, il augmente la présence policière au carrefour du centre ville pour la période des soldes.
Aaaah le fameux effet domino. « Si on en fait venir un, il en viendra des milliers ». Oui. Et si on ne respecte pas une décision de justice, on en oubliera des milliers ? Ah oui, ça marche. Si on sert la main à un dictateur, on en invitera des milliers ? Ah bon. Et si on ment une fois, on mentira tout le temps ? Ah oui ? Bin dites donc, ce fameux effet domino, on comprend mieux pourquoi ça vous fait peur.
La voile, toujours la voile
Raymond ne se tenait plus. Il sillonait rageusement la côte depuis des mois et verbalisait tous les ports de voile qu’il repérait. À son actif, 3 ports de plaisance, deux écoles de navigation, et même l’embarcadère d’une compétition régionale. On lui expliquait bien qu’il ne s’agissait pas de cela, mais Raymond n’en démordait pas. L’ordre venait de Marine, et en matière de voile, elle savait sûrement de quoi elle parlait.
La démission
« La résolution des problèmes est intimement liée à la manière dont l’analyse des situations et la prise de décision sont organisées. Or, c’est devenu un impensé de nos organisations politiques. Aucun système n’étant parfait, il se trompera donc, régulièrement. La reconnaissance d’un problème et l’investissement d’une communauté dans la résolution de celui-ci dépend de la place qui a été faite au groupe dans les processus d’analyse et dans les processus de décision. L’implication du collectif dans la compréhension des problèmes et dans l’organisation des solutions imaginées augmentent également les connaissances partagées au sein du groupe, lui permettant d’analyser d’autres situations avec plus de justesse. Il permet aussi de diminuer le sentiment d’impuissance de la communauté, principale cause du déni face aux enjeux de notre temps. »
J’avais terminé mon discours, comme prévu dans l’indifférence générale. Mais au lieu de retourner à ma place, j’ai remonté l’escalier qui menait à la sortie de l’hémicycle. Tout en traversant l’énorme hall du parlement, j’ai envoyé ma démission à mon chef de groupe avec mon smartphone de service. Avant de sortir, j’ai déposé ma malette sur le comptoir de l’agent de sécurité, laissant là l’ordinateur portable, le téléphone et le badge qui serviraient, sans doute dès demain, à mon remplaçant.
Dehors, les manifestants faisaient face au chevaux de frise les empêchant d’accéder à la zone protégée. Quelques mètres à peine après avoir franchi les barbelés marquant la frontière entre l’espace du pouvoir et celui de la rue, j’avais été plaqué au sol par le violent jet d’eau d’une autopompe. J’étais devenu un citoyen lambda. Allongé, étourdi par le choc et par l’eau glacée, je fus tiré par le bras par une manifestante tentant de me venir en aide. Incapable de me soulever, elle me cria de me relever. C’est bien ce qu’il me semblait que je venais de faire quelques minutes plus tôt.
