Il y a des sommets qui te transforment en rapaces,
Et d’autres qui te transforment en anges affreusement imparfaits.
Allons plutôt dans les vallées sombres pour écouter, l’oreille collée au sol, le chant des fleuves qui venant des hauteurs coulent jusqu’à leur embouchure pour se jeter très modestement dans l’énorme océan. Restons inspiré. es. Respirons.
Lotte
Lotte ne croit pas en dieu mais elle croit au diable. Lotte l’a même déjà croisé. Normal. Le diable ne se cache plus dans les détails. Il s’expose en pleine lumière. Fièrement. Lotte sait où est son petit paradis à elle. Lotte s’y rend quand les forces viennent à manquer. À l’entrée du paradis de Lotte, un panneau dit « Bienvenue ». Lotte se dit qu’au paradis, on doit pouvoir entrer comme dans un moulin. Lotte ne sera jamais seule, Lotte ne sera jamais sale, Lotte n’aura jamais de problème avec son miroir.
La digue
Tu as dans la main une petit tas de sable. Tu ouvres les doigts et une partie de ce tas de sable tombe, et s’envole, et très vite, disparait. Est-ce que les grains de sable qui restent dans ta main ont plus de place ? Non. Ils étaient dans une main, ils sont maintenant sur un doigt. Certains sur le majeur, d’autres sur l’index. Et ils sont aussi maintenant tous proches du vide. Ceux qui ont disparu, on n’en entend plus parlé. On ne sait pas où ils sont. Tombés sur la plage ? Perdus sur la digue ? Portés par le vent jusque dans l’oeil d’un touriste de passage ? On ne sait pas et finalement, maintenant, on a peur. Peur de tomber à son tour.
On n’exerce peut-être jamais la violence sans en ressentir un moment le souffle.
Tiercé-Gagnant III fut très étonné de la hargne que ses gueux mettaient à survivre. Et ses bourgeois s’en plaignaient. Il fallait bien faire quelque chose. Mais voilà, les gueux, on ne savait plus très bien où ils étaient. Tombés sur la plage ? Perdus sur la digue ? Portés par le vent jusque dans l’oeil d’un touriste de passage ?
Fichtre
Fichtreman est posté sur la crête de ses soucis. Il observe avec attention la ville qui s’endort, en contrebas. Lui ne pourra pas se reposer cette nuit. Trop de travail, trop de « Mince », de « Zut », de « Bon sang ! ». Fichtreman est très énervé. Il trouve que Nonmaisçasuffit Girl en fait trop sur les massacres loin d’ici. Est ce que vraiment ça concerne Fichtreman ? Est-ce que Fichtreman doit prendre du temps pour ça ?
Ce que Fichtreman ne sait pas, c’est que tant que Nonmaisçasuffit Girl n’aura pas assez été entendue, elle continuera à nonmaisçasuffire. Parce qu’elle, même si c’est loin de chez elle, ça lui fait peur d’abandonner les gens.
La crainte
Ce soir il n’arrivait pas à trouver le sommeil. Il est venu près de moi partager sa grande crainte. Il s’est finalement endormi au creux de moi. Et maintenant qu’il est calme et serein, sa peur résonne en moi comme un énorme cri. Celles et ceux qui ne demandent qu’à aimer, laissons les faire, tant que le temps leur est donné. Sinon à quoi nous serviraient les mots, les gestes et les silences ?
L’air du temps
Méli – C’est l’air du temps qui fait de nous les personnes de notre époque.
Mélo – Non, c’est nous qui faisons l’air du temps.
Le débat faisait rage. Choisissons notre camp, disant l’une, non, choisissons notre vérité disait l’autre. Choisir un camp ? Celui des mots qui découvrent des horreurs ou celui de ces mêmes mots qui couvrent des tragédies.
Un mot n’a pas de contour net. Le mot génocide, par exemple, n’est pas une propriété privée définie par une clôture. C’est soit un terrain vague dans lequel se cache de terribles desseins, soit une interminable toile sur laquelle on peint avec précision, et à coups de larmes et de sang, les destins déchirés qui colorent l’œuvre.
Choisir ses mots. Avec précaution.
Il y a un génocide en cours.
Une tentative de réduire le plus possible la taille d’une population en particulier. De tuer l’espoir d’un retour à la normale. D’éradiquer une identité.
On a le choix, on a de moins en moins le choix, on ne l’aura plus longtemps. Le choix des mots.
Sioussy
Les exemples sont nombreux et cela se passe ici comme cela s’est passé ailleurs. Sans surprise, la guerre est comme toutes les guerres. Une sale guerre. Sans surprise, les hommes et les femmes qui y participent doivent faire face à l’horreur, mais aussi, forcément, à la culpabilité. Sans surprise, ils et elles doivent faire d’énormes saloperies, commettre des actes injustifiables. Sans surprise, elles et ils porteront ces taches sur leurs âmes jusqu’au fin fond de leur vie. Sans surprise, certains et certaines hâtent un peu le pas et se suicident. Les autres formeront sans surprise un peuple arraché à son humanité. La suite s’écrira dans un mélange de déni, de haine et de désespoir. Sans surprise.
La souffrance n’est pas un passe-droit, et chacun et chacune de nous le sait, même si nous prétendons le contraire dans nos discussions avec le miroir.
Sioussy prit d’abord le temps de respirer. Elle savait que la vengeance enseignait à l’autre camp une chose absolument infâme et dégueulasse : la vengeance.
On n’aura peut-être la plus belle vie, avec les moyens du bord. A moins que vous y mettiez fin.
On avait dit plus jamais ça. On l’avait dit si souvent. On avait dit, la prochaine fois qu’il est horreur moins le quart avant génocide, on aura un sursaut.
On n’a pas tous et toutes les mêmes horloges. Certaines vont plus vite. Certaines s’arrêtent.
– Il faudrait un temps universel. Il faudrait un droit universel.
– Il faudrait respecter le temps. Il faudrait respecter le droit.
Si un jour, il ne te reste qu’une seule graine à semer dans le sillon, et si c’est une graine de justice, que vas-tu en faire ? L’avaler pour la goûter et la chier, ou l’enfoncer et l’arroser ?
On aurait tort de s’arrêter là
Il y a toujours la vie quelque part sur cette planète. Parfois ici, parfois là. C’est un mystère absolu et pourtant cela semble être une évidence pour les formes de vie qui peuplent cette planète. Même pour celles et ceux qui ont appris, malheur, à se poser des questions. L’étonnement porte sur bien des choses, des détails, comme la forme que prennent leurs copulations, le respect des mythes, la couleur extérieure de la peau, l’incroyance, l’insubordination aux lois éphémères ou aux rites auto-imposés, l’isolement volontaire, la subjectivité des faits, le rejet de la fragilité. Mais pas sur ce qui sous-tend tout cela.
note d’observation 4.667,8
année indéterminée + 12.299.
Traduction par intelligence naturelle à 90% végétale.
Titre du recueil : “Rien n’est plus gros que ce qui a pris fin”.
« On aurait pu s’y tromper. La crinière, l’allure, le déplacement en petit troupeau. Mais non, il ne s’agissait pas de chevaux. Nous étions bel et bien en présence de lis. Les lis, des licornes, mais sans cornes. Encore plus rares que les licornes avec cornes, les lis ne se rencontrent qu’à l’orée d’un bois, au coucher du soleil, ou dans un désert habité, et toujours en période de déprime ou de crise. La présence des lis est un signe clair (toutes et tous les spécialistes s’accordent là-dessus) : l’espoir est permis. Certaines, certains, vont même plus loin. L’espoir est un devoir. Ce sont celles et ceux qui s’y connaissent en tragédie qui disent ça. »
Carnet de voyage.
