La gomme

Lessie était effondrée. C’était maintenant scientifiquement démontré. L’avenir était écrit. Elle imaginait maintenant la vie comme un chemin tracé devant elle, qu’elle ne voyait pas encore, et qu’elle découvrirait petit à petit sans pouvoir y faire grand chose.


Un jour, en voyant un enfant dessiner, elle se demanda si par hasard, l’avenir n’était pas écrit avec un crayon. Et si elle ne trouverait quelque part chez elle une gomme.


L’année suivante, elle avait changée de vie. Elle tenait une papeterie. Sur la façade du magasin, elle avait placé un panier contenant de jolies gommes pour toutes celles et tous ceux qui n’en avaient pas reçu à la naissance.

J’ai péché

Mon père,
J’ai péché.
J’ai imaginé que dans son esprit à lui, les choses auraient été plus simples s’il n’y avait pas de survivant.e. J’ai imaginé qu’il se disait que c’était embêtant qu’il y en ait. Qu’il avait déjà assez de problèmes comme ça.
J’ai péché.
Pardonnez-moi Seigneur.
C’est plus fort que moi.

Jeunette et Vieux Pépé

De la fenêtre de son appartement situé sur la digue, Vieux Pépé voit tous les matins Jeunette courir sur la plage vers la mer. Chaque jour, armée d’un seau et d’une petite pelle, elle construit un château qui, irrémédiablement, finit mangé par les vagues. Chaque jour, elle rentre défaite. Sur le chemin du retour, elle se retourne régulièrement pour observer les derniers bouts de remparts résister puis tomber mollement.


Vieux Pépé se demande quelle force peut bien pousser naïve Jeunette à recommencer chaque jour cette lutte inégale entre elle et l’océan.
Et chaque jour, en remettant ses sandales sur la digue avant de rentrer chez elle, et en essuyant le sable collé entre ses orteils, Jeunette regarde vieux pépé derrière sa fenêtre. Elle se demande quelle force le pousse à se lever tous les matins pour passer la journée à la fenêtre.


Un jour peut-être Jeunette sonnera-t-elle chez Vieux-Pépé. Peut-être montera-t-elle jusque chez lui. Elle constatera peut-être que la mer vue de si haut est encore plus infinie que celle vue du bas, et que les oiseaux volent parfois plus bas que le regard de Vieux Pépé. Peut-être emmènera-t-elle Vieux Pépé sur la plage et alors peut-être constatera-t-il qu’il n’y a rien de plus beau que de reconstruire tous les jours une forteresse de poésie, qui comme toutes les forteresses de poésie, sont faites pour s’écrouler.
Peut-être qu’après tout ça, tous les jours Jeunette et Vieux Pépé se feront un signe de la main.


Il y a de la place pour ces deux-là.
N’en déplaise à nos démons, il y a de la place.

Vive le roi !

Nous aurons attendu longtemps, mais voilà enfin le roi nommé. Celui qui a été choisi par ses pairs est apparu il y a une heure au balcon. Sous les vivats, évidemment.
Nous sommes soulagé.es que le vide du pouvoir prenne fin. La guillotine va enfin sortir du hangar et servir. Faire ce qu’en toute logique elle doit faire: couper des têtes, les détacher des corps. Nous avions, collectivement, investi beaucoup d’argent pour cette merveille de la technologie. Grâce au poids de la lame, la tête est tranchée rapidement, limitant la souffrance des condamné.es.
Il y a quelques temps, on nous avait poussé à la souplesse. Nous avons travaillé dur pour atteindre nos objectifs. Yoga, Taï Chi et autres pratiques nous avaient rendu.es pliables à l’infini. Mais voilà que depuis une heure, depuis que le roi nous a fait coucou au balcon, nous apprenons que l’état a changé de cap. C’est la raideur qui nous est maintenant demandée. Malheureusement, ceux et celles qui font preuve de trop de souplesse seront condamné.es immédiatement à la guillotine. Il faudra donc nous couper la tête. Heureusement pour les condamné.es, son poids permet à la lame de trancher les têtes rapidement. Très rapidement. 

Billie

Ils foncent, ici, on traine.
Ils défoncent, ici, on étreint.
Ils enfoncent, et ici on s’entraide.

Parfois nous sommes différents.
Et ce n’est pas nécessairement à notre désavantage.

Billie n’avait pas brillé dans le cadre de la ruée vers l’or. Elle s’était déjà arrêtée le troisième soir et avait construit une cabane qu’elle avait joliment aménagée. Conséquemment, elle n’avait jamais trouvé d’or, dont les rivières du New Jersey sont dépourvues.

Mais Billie était toujours vivante le jour de la mort de Will F. Jefferson. Will avait reçu une balle entre les deux yeux au petit matin. La pépite qu’il avait trouvé glissa de sa main et retourna dans la rivière. La petite concession venait de changer de propriétaire. Elle avait coûté au nouveau maître des lieux une balle de révolver en tungstène. Ces balles sont très coûteuses. Il allait falloir rentabiliser l’investissement.

Billie n’a pas entendu le coup de feu, elle qui habite à des milliers de kilomètres de là. Elle paresse au lit. Elle sait que le monde n’appartient à personne. Quelle que soit l’heure du réveil.

Dissoudre la colère

Dans un grand verre de mensonges.

Faire avaler le discours d’un trait.

Titi est encore jeune

Il est déjà président

Il a trouvé une recette

Dans le livre de ses grands-parents

Le journaliste –  Professeur, vous êtes célèbre pour vos écrits questionnant la démocratie. Dans votre dernier livre, « Au nom du parti pris », vous analysez le vocabulaire des listes électorales. Et en particulier le nom des partis.
Le Professeur – Oui.
Le journaliste – Pouvez-vous nous en dire plus ?
Le Professeur – En imaginant créer un parti politique, je me suis questionné un moment sur le nom de ce parti. Parce que ce nom serait le témoin des considérations qui avait mené à sa création. Je me dis,  un nom bien choisi, un nom qui reflète l’ADN du parti, c’est comme une boussole. Comme un rappel à l’ordre même. Pour éviter de se perdre en cours de route. Et peut-être pour savoir par quoi commencer.
J’ai souvent constaté que dans l’offre politique, je n’étais pas représenté. Dans une démocratie représentative, c’était embêtant. Je ne me retrouvais pleinement dans aucun parti. J’avais fini par considéré que c’était normal. Je n’étais pas représentable. Je voyais bien que je n’étais pas le seul, mais je me disais que nous étions des exceptions, des marginaux. Or, dans nos démocraties, les minorités n’ont rien à dire. C’est comme ça. La participation passait par un autre chemin que celui des urnes, urnes qui finalement me concernait peu.
Recemment, j’ai changé d’avis. Il m’a semblé qu’avec le temps, le nombre de personne non représentées grandissait. Des personnes qui vivent des vies qui ne rentrent pas dans le cadre extrêmement étriqué élaboré par les représentant.es. Soit par nécessité, soit par désir, ou même à la demande ou à l’initiative de l’état, ou encore par hasard. Ces personnes, de plus en plus nombreuses, ont des profils très différents. De la mère de famille solo à l’artiste en passant par le saisonnier, la travailleuse à temps partiel, ces personnes partagent un point commun. Ce point commun n’est pas qu’elles ne sont pas représentables mais plutôt qu’elles sont oubliées. Certes, leur cas ne rentre pas dans le schéma. Mais ce sont des personnes comme les autres, qui ont les mêmes besoins, et devraient avoir les mêmes droits. Mais ce n’est pas le cas. Et ce pour des raisons en apparence objectives, mais éminemment discutables parce qu’elles sont le fruit d’une réflexion qui n’est pas valide. Ce sont des personnes dont la parcours ne répond pas aux exigences d’un système qui, à la base déjà, ne les a pas prises en compte. Ce seraient comme des personnes aux cheveux châtains qui ont moins de droits parce qu’elles ne sont pas blondes, comme l’exige le système élaboré par des personnes blondes et qui n’ont dans leur entourage aucune personne aux cheveux châtains. Ce sont tout simplement des personnes qui ont été oubliées par le système. Dont la situation, n’étant pas prise en compte, et donc n’entrant pas dans le cadre, a été considérée comme marginale alors qu’il n’y a aucune raison objective de la penser comme telle. Des personnes oubliées donc.
Venons-en à l’appellation de ce nouveau parti. J’ai l’impression que pour le moment, il y a deux types de noms de partis. Des partis dont le nom reflète une idéologie, ou une idée à défendre. C’est le cas du parti socialiste, qui défend une idéologie qui vient du socialisme et a évolué vers quelque chose qui serait une sorte de conservatisme progressivo-pragmatique. C’est aussi le cas du parti écolo qui défendrait quelque chose de l’ordre d’un centrisme re-cyclo-matérialiste. D’autres partis ont abandonné leur appellation initialement idéologique. Ils ont choisi un nom censé refléter une attitude, voir même un objectif très général. Les Réformateurs veulent réformer. Et ils le font pour que les choses aillent dans une zone allant de la droite à l’extrême droite, une forme d’obssession entrepreneurialo-bourgeoiso-rétrograde, plus récemment techno-trumpisée. Les Engagés veulent s’engager. Et ils le font dans une direction centriste dont la tessiture est si large qu’elle laisse peu de place aux abords, une sorte de vision moquetto-bonsensuelle de comptoir de la société. Idéologue ou attitude, sont, dans ma communauté, les urgences des partis. Mais là dedans, où sont les gens ? Et aussi, où sont les valeurs ? On voit que les appelations n’empêchent pas les partis d’aller un peu où bon leur semble (dans une certaine mais large mesure). Pourquoi pas en revenir à une appellation qui ferait référence aux personnes que le parti veut défendre ? Le parti socialiste serait rebaptisé parti des parvenus à durée indéterminée qui ne veulent pas tout perdre, le parti écolo s’appellerait le parti des personnes confortables à temps plein mais angoissées sauf quand iels font du vélo, le parti réformateur serait le parti des gens qui travaillent mais surtout gagnent du pogne et ne sont pas racistes mais, et les engagés seraient un mouvement destiné à défendre les intérêts des personnes qui restent chez elles le soir, après le boulot, et regardent les nouvelles en soupirant (peut-être d’aise). Le fait d’identifier le public cible de ces partis permet d’identifier celles et ceux qui ne correspondent à aucun des groupes cités. Pour ces personnes, il faudrait alors encore créer un parti. Le parti des oubliés. De toutes ces personnes qui ne correspondent à aucun des groupes précités, on pourrait faire une masse qui partage quelque chose. Des personnes qui  partagent le fait que leur mode de vie, choisi ou imposé, n’est pas pris en compte, pour des raisons qui semblent légitime aux défenseurs du système, mais qui en réalité ne le sont pas.
Le journaliste – Mais Les oubliés, n’est-ce pas un peu populiste comme nom de parti ?
Le Professeur – Non, c’est nécessaire. Nous vivons à une époque où ce qui est nécessaire est déclaré populiste, et inversément.

Encore une fois, vous pratiquez à grande allure le pourrissement du langage et des âmes. C’est votre passion à vous.

Mais malgré vous, nous allons nous relever. Nous l’avons toujours fait, malgré vous. Evidemment, l’humanité va gagner sur l’inhumanité. Vos calculs, politiques, budgétaires, vos manipulations, vous allez vous étouffer avec. Nous, nous serons heureuses et heureux jusque dans le malheur parce que vous ne pourrez pas nous voler l’espoir de pouvoir aimer un jour de plus, ou au moins, d’aimer jusqu’au bout. Ce n’est pas votre technologie qui nous aidera, ce ne seront pas vos bitcoins ni vos couvertures de magazine, mais la main dans la main, la confiance, la reconnaissance, la chance d’être aux côtés de ceux et celles qui sont à nos côtés.

On n’efface pas le sentiment qui nous relie, même avec le plus grand des mépris. On n’efface pas l’horizon, même avec les plus hauts gratte-ciel. On n’efface pas demain, jamais. Puissance est avec vous, mais Force est avec nous !

Poème anonyme

Plus jamais ça. Plus jamais.
C’est ce que crie le cœur.
Plus jamais ça.
Et ça non plus, d’ailleurs. Plus jamais.
Et pas ça non plus.

Qu’a-t-on oublié de l’horrible symphonie jouée au cœur de la douleur ?
Ou alors croit-on que les mêmes notes, placées dans un autre ordre, ne forme pas une autre musique du malheur ? Différente et pourtant déchirante.
Quel sera le chœur qui imposera le silence ? Peut-être un chœur de femmes qui se tiennent par la main et regardent ensemble le sol sous leurs pieds, qu’elles voudraient ne jamais devoir creuser.