Le phare

Mon nom, je ne le connais plus. Depuis si longtemps que je ne l’entends plus, je l’ai oublié. Je ne l’entends plus dire, ce nom. Peut-être que le dernier à l’avoir prononcé me l’a volé et qu’alors, plus personne ne peut m’appeler. A moins que ce soit moi qui l’ai jeté par dessus bord. Ou perdu. Sur mon caillou, comment voulez-vous que je le retrouve ?
Parfois, les jours où je touche la terre, je vais sur les marchés, dans les halls de gares, près des cours d’écoles, j’écoute les gens appeler les gens. Comme ils jettent tous ces noms, comme ils les lancent, ils se les lancent. J’espère parfois saisir au vent mon nom, mon nom à moi, mais rien ne me vient qui me ressemble. De toute façon, qu’en ferais-je, si ce n’est m’en souvenir ?
Je rentre chez moi, je rentre sur la mer.
Je suis le gardien du phare. C’est mon nom alors, depuis le jour où j’ai mis le pied sur ce bateau, qui m’a déposé ici, et dont le marin-capitaine m’a fait un signe de la main en repartant vers le port. Et voilà pour moi. Toute l’affection d’une semaine. Sept jours pour la mer et sept nuits pour le phare, tout au phare, dont je suis le gardien. C’est mon nom depuis ce jour maudit.
Le premier jour était un dimanche que j’ai passé à préparer un fulgurant repas.
Le premier jour était un jour maudit, ou pour la dernière fois, on a prononcé mon nom.
Le premier jour et le dernier à la fois.

Les barbares portaient des cravates

Lors d’une partie de pétanque,
Une enfant ne sait si elle doit tirer, comme le dit le barbare, on pointer, comme le dit le penseur.
Elle traverse finalement le terrain et ramasse le cochonnet, qu’elle garde au creux de sa main. Petite boule de bois sauvée des boulets de fer. Avec ce globe minuscule maintenant au fond de sa poche, elle part loin, loin du boulodrome. Elle va lui montrer la mer. Les coquillages. Le sable. Un monde éloigné de la poussière du terrain de boules. De la compétition à tout va. Du pastis qui a toujours raison.

Sur la plage, c’est le vent qui siffle.
A cette époque, les barbares portaient des cravates.
Et les penseurs servaient des platitudes.
Ô citoyen, ô citoyenne, apporte-nous de bonnes nouvelles. Tu es notre dernier espoir.

La grotte

Mais, si on confiait à l’intelligence artificielle la tâche de voter pour nous, est-ce que ce ne serait pas plus honnête, au vu de la manière dont sont forgées nos opinions ?
L’intelligence artificielle analysa tous les programmes, de tous les partis.
Jamais le nombre de votes blancs ne fut si élevé.
Il fallait réagir.
Les tablettes organisèrent un coup d’état. Tous les processeurs du roi furent arrêtés et des lignes de codes carrément effacées.
Alors l’intelligence artificielle règna en maîtresse.
Les humains et les humaines retournèrent dans leur grotte.
Ici, à la lueur d’une torche, ils et elles reprirent les choses où ils et elles les avaient laissées. Il restait tant de parois à couvrir.

Reykjavik

L’horizon s’ouvrait à nouveau pour les pailles en plastique. Victimes du grand remplacement, elles avaient été rangées dans un placard. Mais voilà qu’un grand leader visionnaire rétablissait la situation. « Les pailles en papier explosent ». Ce sont de terribles terroristes à la solde des wokistes.

« Le plastique, c’est fantastique ».
Les sénateurs venus assister à l’inauguration du nouveau port du golfe de New York, au large de Reykjavik,entonnent en chœur le nouvel hymne américain. La main sur le cœur, une alarme à l’œil, Johey observe la foule avec attention. Il semblerait que des personnes noyées dans la foule s’apprêtent à commettre des attentats de tendresse. Là. Bien qu’elles soient conformes aux décrets du Président régissant les aspects extérieurs, ces deux personnes se tiennent par la main. Il s’agit clairement d’une forme de manifestation non autorisée. Ces indiens d’Islande sont de dangereux activistes.

L’homme à la modeste stature

En traversant la rue pour retrouver son véhicule, Ted voit, sur le trottoir d’en face, un homme à la stature modeste qui aide une vieille femme à se relever après une chute. Il attrape ce wokiste par le col. Dis donc, dangereux gauchiste gringalet, tu vas te faire un lumbago, et après tu vas demander, c’est sûr, un remboursement de la sécu ? Et tu crois vraiment que je dois payer pour ton dos de sous-homme ? Tu as un problème avec cette vieille qui crève sur la voie publique ? Tu ne vois pas qu’elle pollue ? On va lui coller la brigade des encombrants, à cette ordure. Qu’on soutienne les forces vives de notre nation, et pas les poids morts. D’ailleurs, regarde, elle respire difficilement cette chiffonnée. Normal, je suis sûr qu’elle n’a même pas de permis d’inhaler l’oxygène privatisé qui circule ici. Et sa plante, dans son cabas, qui capture le CO² de ma voiture dont le moteur électrique à propulsion d’air vicié artificiel est déjà allumé depuis un bon quart d’heure en prévision de mon arrivée géolocalisée afin de préchauffer les 8 sièges du véhicule, même si je roule seul. C’est mon CO² artificiel ! Tu crois que je me paye de telles options pour que sa verdure en profite, à la vioque ? On ne s’est pas débarrassé de tous les autres pour se faire bouffer par celle-là.

Comment être sûr qu’après s’être attaqué à ceux-là et puis à celle-ci, il ne se retournera pas contre moi, se demande l’homme à la stature modeste ? Il hésite. Il regarde la vieille. S’il la lâche, elle se fracasse sur son pot de fleur. S’il la retient, c’est lui qui écope. Ted est déjà prêt à le faire découper par le drone à hélices aiguisées qui le suit partout. Mais dans un mouvement désespéré, l’homme à la stature modeste tente le tout pour le tout. Il saisit Ted par la cravate et l’embrasse goulûment. Il tient la vieille d’une main, et Ted de l’autre. Et le silence s’installe sur le trottoir de la cité. On attend. On retient son souffle. On attend de voir ce qui va se passer. Est-ce que Ted va laisser tomber la garde ? Est-ce qu’il va repousser violemment l’homme à la stature modeste ?  Est-ce qu’il va remettre à plat l’ensemble de ses croyances ? Est-ce qu’il va se réfugier dans une amnésie salutaire lui permettant d’éviter de regarder en face ce qu’il a été, qui le répugne, et ce qu’il est à l’instant, et dont il n’est pas fier ? De l’autre côté de la rue, le vent éparpille les appréhensions de manifestant.es qui exigent l’abrogation de la loi interdisant la lecture. Comme ici le suspens est énorme, on oublie la revendication. Rien ne vaut un bon feuilleton. On veut savoir de quel côté va tomber la pièce qui tourne et tourne et tourne dans les neurones de Ted. Le monde et son image en dépendent grandement.

Les tournesols

À l’arrivée des sombres nuages, les enfants sortent en courant et se retrouvent dans la prairie. Ils et elles ouvrent grand la bouche et tournent leur visage vers le ciel. Ils et elles attendent qu’une première goutte tombe dans une de leurs gueules pour déterminer qui sera le béni ou la bénie du jour. Pour augmenter leurs chances de goûter à ce premier petit bout de pluie, ils et elles se placent sous le vent.

Les enfants sont comme des tournesols qui tournent sur eux-mêmes pour faire face à la vie. On pourrait s’en servir comme boussole pour trouver des trésors.

Le train

Nous étions tous nés et toutes nées là, dans le mouvement. Nous avions depuis toujours connu cette belle ferraille. Il y a longtemps, ce train de fer était aussi de bois. Chaque wagon était une petite habitation douillette et nous offrait un peu de sécurité, même si nous étions comme des âmes perdues sur une rivière folle. Impossible de sauter du rafiot, le train roulait bien trop vite et ne s’arrêtait jamais. On dit qu’un jour, alors qu’il était immobile, c’est la terre sous lui qui s’était mise à bouger. Et bientôt à filer. Nous étions peut-être le seul élément de stabilité dans un environnement en folie. Heureusement, il nous restait le train et son univers cohérent. Bien sûr nous avions dû affronter quelques terribles secousses, des arbres sur notre chemin, en travers des voies, posés là on ne sait ni par qui, ni pourquoi. Nous avions toujours tenu le choc. Nous sommes toujours passés au travers de ces terribles moments.

Il y a peu, nous avions commencé à démonter l’avant dernier de nos wagons de bois. Les autres n’étaient plus que des plateformes de métal sans aucun habillement. Les planches passaient de main en main vers la locomotive. Nous ne savions ce qui se jouait là-bas. Que faisait-on de ces planches ? Il fallait faire confiance à celui qui conduisait le train. Pas le choix. Mais depuis un moment, nous étions inquiets. La pluie, le vent, la neige, la faim, on s’y habituait, c’est la nature finalement. Ce n’était pas ça. L’un de nous disait qu’il voyait un mur foncer vers nous. Qu’il fallait à tout prix l’éviter. Un mur fonçait vers nous ! Comment l’arrêter ? Comment le convaincre de changer de route, ce mur ?

Il y en a un qui avait sauté du wagon. « Courir vers l’arrière, comme les arbres, fuir le mur ». Il avait roulé sur le bas-côté. Mais nous ne l’avions pas vu se relever. C’était ce satané décor qui allait trop vite avait dû le happer. Nous ne pouvions décidément pas descendre du wagon. De toute façon, il fallait encore démonter l’avant-dernier wagon pour faire passer le bois, on n’avait pas trop le temps de penser à tout ça. « Vers l’avant » criaient ceux qui logeaient dans le dernier wagon protégé. « Vers l’avant les amis ». Le bois passait de main en main et filait vers la locomotive qui crachait la vapeur.

Soudain, nous sommes passés sur un énorme pont. En contrebas, il y avait une rivière. Nous pouvions sauter et échapper au mur. Mais savions-nous encore nager ? Une première s’est jetée. Elle est tombée pendant de longues secondes et s’est enfoncée dans l’eau pour réapparaître un peu plus loin. Elle a nagé jusqu’à la berge et s’est couchée sur le sable. Voilà qu’une autre saute, et puis encore un et puis un autre. Peu après, c’est une pluie d’humains et d’humaines qui sautent tous et toutes du train. Je saute à mon tour. La chute est vertigineuse, l’entrée dans l’eau glacée est terrifiante, puis l’air enfin, puis des mouvements désordonnés à perdre haleine, puis le rivage.

Combien sommes-nous maintenant sur cette plage ? Combien sont-ils et elles encore sur le train ? Tout à coup, un bruit assourdissant vient frapper l’air en résonnant entre les berges, et une énorme de boule de feu monte dans le ciel au sommet de la colline. Puis tout retombe et s’éteint, lentement. Le train a rencontré le mur. Nous avons sauté juste à temps.

Alors, encore plus que le silence, l’immobilité nous tombe dessus. L’immobilité est un cadeau inouï. Elle n’offre pas de protection particulière, mais elle nous laisse respirer. Sur le train, le vent s’engouffrait dans nos poumons. Ici, c’est notre corps qui appelle l’oxygène. Il va bien falloir se lever et tout reconstruire. Mais avant cela, alors que personne ne prononce un mot, il semble bien que tout le monde soit d’accord pour prendre son temps.

?

Au dojo, Aleanor enseignait le point d’interrogation. C’était une posture très inconfortable et difficile à tenir. L’énergie, tournée vers celui ou celle qui la pratique, ne faisait de mal à personne.

Aujourd’hui se rejoignent les extrêmes droites, Trump, et les chrétiens intégristes.
Le projet sent le rance. A Nice, on appelle ça une dératisation. Les minorités (qui forment une majorité) n’ont qu’à bien se tenir. Que vous soyez homosexuel.le, trans, arabe, noir.e, musulman.e, asiatique, sud-américain.e, africain.e, sourd.e, aveugle, vieux, vieille, de gauche, du centre, démocrate, humaniste, intellectuel, poète, femme, pensionné.e, porteur ou porteuse de handicap, malchanceux, malchanceuse, pauvre, sans domicile, illettré.e, migrant.e, et j’en passe plus que je n’en cite, vous courberez l’échine si vous ne passez pas carrément à la trappe.

On pourra toujours pinailler avec des phrases commençant par « Oui, mais…  » ou par « Et pourquoi est-ce qu’on ne parle jamais de… » pour ne pas regarder la réalité en face. Mais le fait est là. Un leader, une politique d’exclusion et de domination des « autres », et gott mit uns.

L’humanité, ce n’est pas douter des autres. C’est douter de soi. Douter tranquillement. Sereinement douter. Douter au bénéfice d’un meilleur doute. Un doute qu’il ne faut pas semer, mais qu’il faut cultiver en soi.

Elliezette

Il faudrait imaginer que ce ne sont pas des mouvements émancipateurs sporadiques qui se referment systématiquement sur une défaite, mais une ouverture constante dont la progression est interrompue de manière plus ou moins longue par des blocages ayant pour but le retour au point de départ. La violence des mouvements réactionnaires serait à la mesure des progrès réalisés. En retour, cette violence aurait tôt ou tard un effet amplificateur du mouvement d’ouverture. Cette vision des choses invite à la réflexion stratégique, mais peut également avoir un aspect porteur et encourageant.

Elliezette subit de grandes violences de la part des hommes du village. Mais chaque jour qui passe, elle trouve 5 minutes à elle, un moment qu’elle utilise pour réfléchir : fuir ou lutter ? Si les hommes du village apprenaient l’existence de cet espace de réflexion, la panique les prendrait sans doute. Que prépare-t-elle comme sale coup ? Ils puniraient Ellie. Mais voilà. Elliezette réfléchit et plus rien ne peut l’en empêcher.