L’idée qu’une jeune femme à la peau mate puisse tenir tête à un groupe d’adultes fascistes et racistes était totalement ridicule. Pourtant, ce matin-là, alors que les Prout Boys s’apprêtaient à défiler en ville le bras tendu pour célébrer la journée de la Nation, Sam Lee mit au monde un bébé. Alors que les Prout passaient sous sa fenêtre, le bébé cria si fort sa peine de quitter le ventre chaud de sa maman que le cortège s’arrêta. Et la foule se tourna vers la fenêtre ouverte. Quand le papa apparu avec le petit dans ses bras, dans un réflexe d’humains et d’humaines, tout le monde applaudit. L’arrivée d’un bébé aux airs de quelque part était devenue la sensation du jour.
Auteur : Michel
Rester à l’ombre
Dans le royaume des cinglés et des psychopathes, des élites de caniveau cherchent à augmenter encore la violence institutionnalisée. Ils ont été à bon école. On détournera le regard. Puis, quand ils seront partout, on regardera nos pieds.
Vidzli ne savait pas que l’ombre qui le suivait partout était en réalité la sienne. Alors, quand l’ombre tomba sur le sol, rouée de coups, Vidzli s’étonna de tomber avec elle.
Les poireaux
La culture politique de certaines personnes a changé depuis le 8 mars 2029. Maintenant, on se tait et on écoute. On n’explique plus que ce n’est pas possible. On écoute pour entendre ce qui est juste, même au-delà des mots. Ce n’est pas simple de s’adapter, et il y a des résistances. On ne se ferme plus à l’idée que notre idée n’est peut-être pas la meilleure des idées. On s’ouvre même de temps en temps. Hier, un marchand de légumes m’a prise dans ses bras. Ça m’a complétement bouleversée. Il était laid pourtant. Enfin laid, il était beau, mais il était laid aussi. Depuis, mon écharpe mayorale sent le poireau. Je déteste le poireau, mais j’ai adoré ce qu’il m’a dit.
« Il faut aller partout, non pour se montrer, mais pour regarder. »
J’ai trouvé cela très reposant. Bien sûr je suis rentrée à la maison communale chargée de problèmes à régler. Mais aussi, de solutions. Et surtout, je n’avais pas perdu mon temps. Avant, je passais mon temps à dire qu’il n’y avait rien à faire. Et j’étais payée pour ça.
« L’avenir, c’est comme l’horizon. Il recule à chaque fois que nous avançons, laissant à la pluie et à ses flaques la tâche de nous renvoyer une image floue du présent. » me dit une poète à la sortie d’une séance de théâtre scolaire. « Pourtant, chaque flaque dans laquelle trempe mes pieds est sur la ligne d’horizon de quelqu’un d’autre ». Dans ce théâtre, construit sous la direction d’un ingénieur et d’un architecte, la réflexion est un sport du quotidien. L’imaginaire, une nourriture. « Mais nous ne sommes pas des spécialistes de l’imaginaire » dit la poète. « On a juste plus de temps pour ça. Et pour vous, c’est la même chose. Vous avez juste plus de temps pour ce que vous faites ». Nous ne sommes tous et toutes l’incarnation d’une infime fraction de ce que nous aurions pu devenir. Pas la peine de croire que notre parole est plus lourde ou a plus de valeur que celle des autres. Impossible de savoir où est vraiment née une idée, les idées n’ont pas de nationalité et se promènent sans papier. Mais elles sont impossibles à enfermer.
Tout ça, c’est un peu mon crédo de bourgmestre maintenant. On se moque un peu de moi, mais les choses changent, petit à petit.
La nuit blanche
Pour ne blesser personne, les Wallabu’s suppliciaient du café. On lisait dans le marc l’avenir radieux, qui ne manquait pas de se produire. Les voisins, les Raaau’s, tuaient des animaux. Dans les tripes fumantes on lisait la catastrophe, qui ne manquaient pas de se produire. Un jour les Raaau’s en eurent marre des problèmes. Ils et elles se rendirent chez les Wallabu’s et furent accueilli.es avec une bonne tasse de café. Ensuite, on lut l’avenir joyeux. Les Raaau’s rentrèrent à la maison rassuré.es. La meilleure des nuits les attendait. Avec le café, personne ne dormit chez les Raaau’s. On passa l’étoilée à se raconter ce que l’on allait faire d’un si bel avenir.
Le verger
Il y a des jours où je suis une merde. Je suis sur un trottoir inconnu, comme jeté par une tempête intestinale sur un rivage inexploré. Je me console vaille que vaille en me disant que je porte chance à ceux et celles qui me marchent dessus et m’insultent ensuite avec un air dégouté sans savoir que leur prochain bonheur vient de moi. On a du mal à croire quel chemin ont suivi les choses qui nous arrivent. On pense souvent qu’elles sont nées au coeur de notre nombril.
Quand Jisselineau plantait des pommiers dans une terre fertile, il expliquait que le verger était son mérite. Quand quelqu’un présentait à Jisselineau une amie qui allait lui fournir une aide précieuse et le plaçait de ce fait dans un environnement favorable, il estimait alors que le mérite lui revenait également.
Renseignez-vous
Jasonnet décida de passer à une meilleure version de lui-même. Plus courageuse, plus consciente, plus éveillée. Il avait éteint l’éclairage de la pièce et alluma son plafonnier intérieur. La poussière qui s’était déposée recouvrait la moindre de ses pensées. Il fallait décrasser tout ça. Il se secoua la tête et le cœur, et des nuages de vieilleries sortirent par ses oreilles et ses narines. Ça sentait le moisi. Jasonnet voulait mettre sa pensée en mouvement. Et assez vite, il sentit comme un moteur ronronnant dans sa tête, et une vibration dans son cœur. « Nager ça ne s’oublie pas, penser non plus » se dit-il. Alors il alluma l’éclairage de la pièce. Devant lui, une feuille sur laquelle était écrite une question.
« Le dirigeant en question propose-t-il une politique qui aurait plu à un gouvernement fasciste? ». C’était un questionnaire à choix multiples. A. Oui. B. Non. C. Je ne sais pas. Il entoura la réponse C. Puis il retourna la page. Au recto, il était écrit A. Réveillez-vous. B. Rendormez-vous. C. Renseignez-vous.
Le parasite
C’est l’histoire d’une trouvaille inlassablement redécouverte.
Le mensonge peut tuer la vérité de l’intérieur, et même prendre sa place. Tel un organisme simple qui phagocyte l’être complexe, le tue, et le fait vivre de l’intérieur en prenant son aspect. Telle aura été l’histoire de la violence politique. En conséquence, quelques-un.es auront régulièrement eu le tort d’avoir raison.
Le poème du pigeon
Pour nous rassurer, nous nous prenons parfois pour le vent.
Où il va, le vent n’en sait rien, rien de plus que la plume.
La plume, contrairement au vent, sait d’où elle vient.
Amer
La bêtise se vendait en sachet, et à prix d’or. On passait chez un revendeur agréé et on rentrait vite chez soi, on l’avalait avec un grand verre d’eau. C’était très amer. Pas pour celui ou celle qui ingérait le produit, mais pour les personnes qu’il ou elle allait croiser de près ou de loin dans le futur. Les gens s’en achetaient régulièrement pour augmenter leur taux de bêtise dans le sang. C’était, à l’évidence, la clé du succès. Tout le monde rêvait de rejoindre le cercle des puissants et des quelques puissantes. On se photographiait avec le précieux produit en main. On s’en faisait faire des bracelets, des pendentifs, et pour les plus aisés, des manteaux d’hiver. On s’en injectait dans les lèvres, dans les seins, dans les paupières, dans le lobe frontal. On l’affichait en 20 m² sur des panneaux publicitaires. Et on la jetait par les fenêtres, quand vraiment on frôlait la surdose.
Il y avait plus fou encore. Dans certains bars louches, on proposait des cocktails. L' »Orange Donnie » mélangeait la bêtise avec une bonne dose d’arrogance. Ça donnait des résultats terrifiants. On devenait, pour quelques heures, présidentiable.
Pourquoi les pianos sont-ils si chers ?
Les jeunes gars qui débarquaient sur les plages de Normandie ignoraient qu’ils portaient dans leur paquetage les germes de ce qui allaient plus tard ressusciter ce qu’ils combattaient en risquant leur vie. Rien n’aurait pu leur paraître plus impensable. Inimaginable. Combien de traces laissons-nous dans le sable sans comprendre tout ce que l’on écrase en marchant, ému.e, si près du rivage ? Sommes-nous toujours ignorant.es du sens profond de nos actions ? Pourquoi les pianos sont-ils si chers ?
