Teeeo

Tant que nous ne nous détacherons pas de l’idée qu’une élite doit nous diriger, ne continuerons-nous pas à nous disputer pour savoir quelle est l’élite qui doit être désignée ? Ne sommes-nous pas toutes et tous des élites de quelque chose ?
Ce qu’il faut pour diriger, n’est-ce pas le besoin fondamental d’organiser les choses pour que ce soit profitable aux autres ?

Teeeo avait senti une pointe d’envie de reprendre les choses en main. D’expliquer aux autres qu’il savait mieux qu’eux et qu’elles. Il avait alors quitté la réunion et avait laissé les autres décider. Il était parti à la pêche. Quatre ans plus tard, il était revenu voir le résultat. Le hasard avait fait que son arrivée ait lieu le jour de l’inauguration. C’était parfait d’être noyé dans la foule. Teeeo, bien sûr, n’aurait pas fait les choses  comme ça. Et pourtant, c’était magnifique, pensa-t-il. Il fut très heureux de la surprise. Teeeo ne sait pas ce qui ce serait passé s’il était resté. Mais il avait la conviction que ça n’avait aucune importance.

Beurk

Ekon Beurk était un génie. Il avait carrément inventé des trucs déjà inventés. Il faut vraiment être fort.

Ekon mange une crêpe. Il se dit, c’est bon, il se dit. Faudrait que j’invente la crêpe. Comme c’est bon, ce sera chouette d’en manger. Et donc facile d’en vendre.

Quel génie cet Ekon.

La bouche ouverte d’un enfant.

Soyez bons et bonnes avec moi.
Priez pour que rien ne vienne entraver mon bonheur.
Ni le vent,
Ni un parapluie.
Je ne suis qu’une goutte d’eau, mais qui, tombant du ciel, rêve d’atterrir dans une parterre de fleurs.
Ou dans une prairie.
Ou dans une clairière.
Ni le vent,
Ni un parapluie.
Ou alors peut-être, la bouche ouverte d’un enfant.

Titi et Maeva

Dans un monde où seule la loi des plus forts prévaudrait, combien de temps mettraient les plus faibles à s’allier ? Peut-être d’abord tenteraient-ils de vaincre les encore plus faibles qu’eux en faisant ce qu’il faut pour s’attirer les bonnes grâces des plus forts ? Mais si les plus forts les trahissent à la première occasion, est-ce que les plus ou moins faibles vont continuer longtemps à chercher leurs faveurs ?

Titi sifflait « La danse du rhododendron » les yeux fermés. C’était beau mais tout le monde s’en foutait. C’est pas ça qui rend heureux on disait. Ce qui rend heureux, c’est les trucs bien gros. Mais Titi sifflait pourtant, tout le temps. Un jour il rencontra Maeva. Maeva chantait. Avec Titi, iels ont fait une chorale. Au loin, dans leurs gros trucs, les autres entendaient Titi et Maeva.

« Titi et Maeva sont des loosers ». Mais quand quelqu’un meurt, c’est à Titi et Maeva qu’on demande de siffler et de chanter au moment du dernier moment. À ce moment-là, tout le monde est autour de lui et d’elle. Et dans le fond du fond des coeurs, dans les noirceurs ou les lueurs, on les remercie de nous apprendre à dire au revoir.

Petit hommage à quelques ami.es

La gamine d’en face en a bientôt fini avec les vacances, mais elle fait semblant de rien. Elle continue à user l’été devant la porte de l’immeuble. Les miennes de vacances vont commencer. Je vais devoir me détacher. Et Léon, que va-t-il bien pouvoir penser de tout ça ? La semaine passée, je lui ai dit, « Bonhomme, tu vas aller à l’école dans quelques jours ». Pas de réaction à la surface de Léon. J’ai été plusieurs fois jusqu’à l’école avec lui. Je connais déjà bien le chemin, et il a reconnu quelque chose ce matin. Je ne sais quoi, qu’il a montré du doigt. Demain j’essaierai de repérer la chose. Je suis curieuse de ce qui a attiré son attention. J’espère pouvoir partager sa curiosité.
Ne le prends pas mal, mais parfois Léon, je sens que tu deviens lourd. Et que je suis seule pour te porter. Demain, en repartant de l’école, je sais que ressentirai ce mélange de désespoir et du temps infini devant moi. Peut-être que je vais me remettre à boire du café. Juste pour qu’un café dure bien plus qu’un café. Et quand 15 heures viendra, j’irai le serrer et l’écouter comme jamais je ne l’ai serré ou écouté.

Youri

C’est un phénomène unique. Nous n’en avions jamais observé de pareil. Il semble qu’aucun collègue, nulle part dans le monde, n’en ai jamais observé non plus. Avant-hier, à 20.32, heures de Houston, un satellite chinois est sorti de son orbite. C’est un satellite passif similaire à ceux construits par les pays européens. Ce satellite ne dispose d’aucun système de propulsion. Il avait été déposé sur cette orbite il y a 7 ans et n’avait aucune raison d’en sortir.

C’est un phénomène étrange et qui nous questionne. Cela concerne les bases de nos connaissances qui sont aujourd’hui ébranlées. Nous n’avons à l’heure actuelle aucune idée de la direction prise par ce satellite, nous ne savons même pas où il est. Mais surtout, surtout, nous ne savons pas du tout pourquoi il a quitté sa trajectoire.

Youri dit que c’est un événement qui mêle science et poésie. Youri est un de mes collègues, il est russe. A vrai dire, c’est mon collègue préféré. Et Youri est un fameux poète. En tant que scientifique, nous nous questionnons sur les raisons de cet événement. Youri, lui, se questionne aussi sur son sens. J’ai beau lui dire, Youri, une sortie d’orbite n’a pas de sens. Il prétend que si.

Ce matin, il m’a écrit ce mail : « Alan, je suis malade et pas dormi de la nuit. Je reste chez moi ce matin. Je travaillerai dimanche pour rattraper le retard. De toute façon, tout le monde parle de ce satellite au bureau. Alan, et si les sorties d’orbite étaient contagieuses » ?

Voilà. Je n’arrive pas à dormir cette nuit. Je me demande ce que veut dire le message de Youri, qui n’est pas revenu au bureau dans l’après-midi et ne répond plus à son téléphone. Je suis passé vérifier après le boulot, mais il semble qu’il ne soit pas chez lui. Tout est éteint, sauf à la cuisine, mais Youri laisse toujours une lumière dans cette pièce. Pour les voleurs. Je n’arrive pas à dormir, je pense à cette affiche chez lui, dans la cuisine précisément. C’est une photo, prise du ciel, d’une énorme gare de triage en Allemagne, à Munich je crois. Il dit toujours de cette photo : comment veux-tu choisir ton chemin là-dedans ?

Mon sac

J’avais plus d’un tour dans mon sac. Puis j’ai perdu mon sac. Alors j’ai fait comme les autres. J’ai obéi. Depuis, le soir, entre 21.00 et 21.45, je cherche mon sac. Dans les recoins. Toujours rien en vue. Quand je retrouverai mon sac, je quitte tout. Parce qu’alors, je ne risquerai plus rien. J’ai plus d’un tour dans mon sac. Allez, au lit.

La neutralité

Mais quelles œuvres ne sont pas politiques ? Est-ce que cela existe un spectacle qui ne soit pas politique ? Une exposition apolitique, où aurait-on vu cela ? La conception que l’on a de ce qui est politique ou pas varie fortement d’une personne à l’autre, mais aussi, pour une même personne, de ce qui est exprimé. Une personne trouvera par exemple politique un spectacle vantant une approche collective du pouvoir, mais ne verra rien de politique dans le fait de tourner un film glorifiant une masculinité triomphante. A l’inverse, une autre personne pourrait trouver que parler dans des chansons des effets néfastes du capitalisme sur l’environnement n’a rien de politique alors que cette même personne sera choquée qu’on mette sur le marché un jeu vidéo célébrant une compétition économique sans merci. Les productions culturelles véhiculent une vision de la société. En ce sens, elles sont toutes politiques. Mais ce qui nous paraît juste ne nous apparaît pas comme politique. Si vos opinions sont plutôt en phase avec la société dans laquelle vous vivez, ici une société capitaliste patricale, vous ne trouverez pas politiques des œuvres qui ne remettent pas en cause ce modèle. Pourtant, elles le sont. Ce sont des productions plutôt conservatrices. À l’inverse, vous trouverez furieusement politique une œuvre qui propose une évolution dans l’organisation sociétale. Pourtant, elle ne l’est pas plus.
Êtes-vous prêt.e à accepter la pluralité des opinions ? Car si vous acceptez que des objets culturels véhiculent vos idées sans accepter que d’autres idées soient présentées par d’autres, c’est que vous vous opposez à la liberté d’expression, pas à une culture politique. Toute œuvre relaie un désir de société, que ce soit de manière explicite ou implicite. Les artistes qui se disent apolitiques le sont terriblement. C’est politique que de ne pas dénoncer tout comme c’est politique de le faire. La stricte neutralité est impossible, puisqu’elle est éminemment politique.

Les braises

En plein milieu d’un siège atroce et terriblement long, manquant de tout, nourriture, chauffage, protection, soins, des citoyen.nes s’étaient organisé.es à plusieurs reprises pour organiser des représentations théâtrales. Devant des salles combles, le public s’étant déplacé littéralement au péril de sa vie, des pièces se déroulaient dans des théâtres, dans des caves, des soubassements, malgré la peur et la faim. Ces représentations ont marqué la population de Sarajevo. Elles contredisent aussi avec force l’idée selon laquelle la culture serait inutile. Elles nous poussent également à nous demander si le confort et la paix que connaît le monde occidental ne fait pas fondre la pensée. Ou alors nous trompons-nous. Ce n’est pas la guerre qui crée le cynisme. C’est le cynisme qui crée la guerre. Alors, ne soufflons pas sur les braises du cynisme. Respectons la culture.

La vidance

Il avait ce don. Son regard exprimait une vidance. Ce terme, inventé spécialement pour lui, disait non seulement le vide d’une âme, vide dont ses yeux était le reflet, mais aussi l’effet d’aspiration que son regard avait sur vous quand il se tournait dans votre direction. Vous étiez vous-mêmes délestée de votre substance, non pas comme le fruit dans la centrifugeuse, mais comme la baignoire quand on retire le bouchon. Cette expérience était l’exemple type de ce qui s’appelait un nivellement par le bas. On était entraînée malgré nous dans la vase. Consciente de la médiocrité du lieu, nous n’en cherchions pourtant pas la sortie pour nous en échapper. Nous étions prise d’un état de sidération qui annihilait chez nous toute tentative de fuite ou de rébellion. Nous étions aspirées, c’était bien ça. Impossible d’expliquer cela en termes démontrables. D’ailleurs, il savait que face à un juge, nous n’avions aucune chance. Pourtant, ce jour-là, tout a changé. Grâce à une seule, les mots sont sortis. Grâce à une seule entourée de tant, les mots ont ensuite laissé la place au silence. Mais un silence différent. Un silence qui prenait tout l’espace laissé par sa vidance.