Un soulèvement.

Floriette s’était pris une grosse violence institutionnelle dans le pif, et elle avait reculé, sous le choc. Sa tête avait heurté le mur du fond du panier, puis était revenue vers l’avant. Pour éviter de se vautrer sur le sol, elle avait sorti les mains de ses poches et dans un étrange réflexe, levé l’une de ces mains. Le poing fermé, pour ne pas abîmer son vernis à ongles dans l’œil du major d’hommes.

On appelle ça un soulèvement. On met Floriette en prison. Sur le sol goutte à goutte le sang du crâne fracassé par le mur du fond de commerce du major d’hommes.

Pour Maina, c’est tous les jours un avis lassant au petit personnel. Réveillez-moi de bonne heure avec deux toasts à la confiture de fraises, un café au lait et quelques raisins, car le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt.

Quand elle passe sous les fenêtres du château, Maina jette de petits cailloux à la vitre du Président. Il doit se lever, il ne faudrait pas que le monde lui échappe. Mais aujourd’hui, par malheur, c’est un pavé que Maina a lancé. Le monde change. Maina aussi du coup. L’heure du lever également, par conséquent.

On appelle ça un soulèvement. On met Maina en prison. A la fenêtre de la cellule, pas de carreaux. Il fait froid. Est-ce que quand on ne dort pas, on se réveille tôt ?

Pour Julia, c’est l’heure des coups. Des coups de poing et des coups de mots. Julia est une Julia et pour beaucoup c’est déjà trop. Et puis un jour elle se baisse et le boomerang revient sur le lanceur. Une insulte sur le nez et un coup sur le cœur.

On appelle ça un soulèvement. On met Julia en prison. Tout résonne dans la petite cellule. Ça va finir en acouphène.

Le soulèvement, ce n’est pas un sport ni un passe-temps. Toujours, c’est un retour de flammes. De flammes qui brûlent et font du malheur une couleur de fond. Vaudrait mieux éviter l’écho de la violence, et pour éviter l’écho, faut chuchoter maintenant, des mots qui ont du sens. Arrêter de gueuler des slogans. Mais est-ce à la portée du chef de corps ?

Nous voir en être réduites à faire passer pour un happening l’établissement d’une barricade,

Une révolution qui, à peine née, meurt déjà sous les applaudissements,

Voilà qui vous apaise quelques instants.

Un jour, pourtant… »

Sasa était bien en peine de s’être battue ce soir-là contre des regards fuyants et des oreilles bouchées.

Mais un jour, pourtant, elle aura dans ses mains les mots qui hypnotisent,

Et dans sa bouche, une épée brillante et aiguisée.

« Nous avions calculé que l’espace contenu dans un quart de seconde pouvait être infini, parce que ce qui limitait l’espace était la direction et le sens que nous donnions à notre déplacement. Or, rien ne nous obligeait à le faire, car ni la direction ni le sens n’était susceptible de nous donner une compréhension satisfaisante de l’espace. Par ailleurs, depuis l’invention du rétroviseur, le déplacement était sans cesse une juxtaposition de mouvements annulant leurs effets. Il nous fallait donc envisager l’espace comme un tout, une entièreté permanente qui accueillait le mouvement en son sein, et non une donnée limitée par la pauvreté de déplacements incomplets. De là découlait deux conclusions irréfutables : 1. La redistribution des richesses, bien que nécessaire, n’était qu’un pis-aller dû à une mauvaise distribution des richesses. 2. L’état, s’il existait, n’avait de sens que volontaire et généreux, prévenant et dévoué. »

J. H. Wonderl, « Politique de l’espace et inversement « .

Nous étions « aveugles », mais nous savions bien avant les voyants quand le jour allait se lever. Nous entendions le monde qui lentement s’étirait.

Alors quand le monde s’est éteint, c’est à nous que l’on demanda sans cesse quand la lumière reviendrait. Entendez-vous enfin les signes de l’éveil ? Non, pas encore. Le monde soupire et se remet de ses blessures.

Un jour, lassé.es des jérémiades de ceux et celles qui ne voulaient pas se faire à l’obscurité, nous somme parti.es sur la pointe des pieds, en avançant du bout du doigt. Après une longue errance, nous avons trouvé notre lieu. Ici, nous écoutons le monde qui chuchote et raconte son histoire. Nous le prenons dans nos bras et nous nous excusons de tant de maux.

Chaque soir, avant de dormir, nous remercions d’être les « aveugles ». D’être ceux et celles à qui le monde ose encore se confier.

Secotine est jugée. Elle n’a pas respecté les règles du comté. Elle est jugée coupable. Secotine l’esclave a tenté de s’échapper, et ça, c’est contraire à la loi. Pour la punir, on lui coupe une main. Voilà Secotine bien avancée, elle qui est de retour dans les champs pour les travaux harassants. Avec une seule main, c’est difficile de tenir la cadence, et impossible de s’éponger le front sans s’arrêter carrément. « Vous manquez de dynamisme » dit le maître entre chaque coup de fouet.

Depuis peu, Secotine est une liberto-terroriste. Elle a tenté de retrouver la liberté alors qu’elle avait été dûment achetée sur les marchés de Monrovia ou de Freetown. C’est mal de s’attaquer à la propriété privée. Secotine est une liberto-terroriste. En s’échappant, elle a gravement endommagé une des clôtures qui délimite le champ. C’est mal de s’attaquer à la propriété privée.

Liberto-terroriste. Ce mot fut inventé par son maître 10 minutes après l’annonce de l’escapade de Secotine. Le maître de Secotine se réjouit du dynamisme du langage qui permet d’inventer de nouveau mot bien utile pour enfermer les gens. Il trouve que les esclaves devraient en prendre de la graine.

Un jour Secotine gifle son maître de la main qui lui reste. On se demande d’où lui vient cette terrible violence. Quand-même. Elle lui a déchaussé deux dents. « Quel dynamisme ! » dit le dentiste du maître de Secotine. Comme le maître manque d’humour, il ira dans la ville voisine pour les prochains soins.

En patriarchie, la fête patriarcale bat son plein. Défilé mâlitaire. Fanfare de couivres. Phalut à la flemme du soldat inconnu. Hommage aux anciens cons battant, qui serrent des mains de maîtres. Partout, on secoue des drapeaux des couleurs nationales, sauf celles de l’arc-en-ciel.
En patriarchie, comme on est patriote, on boit des gloires nationales jusqu’au petit matin.

– Avançons, sinon, nous reculons.
– Attendons, attendons, j’ai encore mille fleurs à voir naître.
– Nous n’avons pas le temps. Avançons.
– Non, restons. Où irions-nous ?
– Nous n’avons pas le temps de nous poser cette question.
– Nous n’avons rien, ni le temps, ni les fleurs. Attendons les fleurs puisque le temps nous échappe.
– Des fleurs, tu en trouveras sur ta tombe et alors tu auras tout le temps. Je les cueillerai pour toi.
– N’en cueillez aucune. Laissez-les où elle poussent.
– Il faut les cueillir et les emmener à la ville, car là où elles poussent, on ne peut les vendre à personne.
– On n’aura pas pu s’entendre. Allez, si le temps presse. Je reste ici.
Vous mourrez ici.
– Très bien. Plus besoin de m’apporter des fleurs. J’en suis bien entouré.
– De toutes façons, je n’ai plus temps.
– Ni les fleurs.

C’est comme ça depuis toujours.
Rien ne se perd. Rien ne se gagne.
On enseigne à parler en parlant, et le silence en se taisant, on enseigne la honte en ignorant, en regardant ailleurs. On enseigne la violence en écrasant.
On n’a pas de retenue quand rien ne vous revient.
On n’a plus qu’à fermer le poing quand on n’a rien dans la main.
Et que faire avec un poing ?
Rien ne se perd. Pas le moindre coup. Pas le moindre tir.

C’est comme un graphe sur du papier de loi.
Tir / légal / létal / état / tire / rite / irréel / ire / mire / Manu / militari / ment /
Puis trois petits points rouges comme le sang.

L’état tire sur des enfants, et la rage s’étend comme une tâche qui dissout la honte des bonnes gens. On ne brûle pas la république ! Mais que fait la république ? Elle tue dans l’œuf les espoirs des enfants. Rien ne se gagne.

« On avait le droit d’être un lâche mais pas au point d’ignorer qu’on manquait de courage. C’était très inconfortable. C’était comme manger tous les bonbons de l’armoire et aller faire soigner ses carries sans anesthésie. On avait le droit d’être une personne courageuse aussi. Mais ça, nous, on ne le faisait pas. On trouvait ça minable, c’était vraiment choisir la facilité, on trouvait. Le courage, c’était pour les loosers.
En sortant du cabinet de dentisterie, on avait les nerfs. On tapait sur ceux et celles qui faisaient preuve de courage. Ça nous énervait, ces gens qui souriaient juste pour nous montrer leurs dents blanches.
Demain, tout va changer. On m’arrache ma dernière dent. Après j’aurai un dentier. De belles et fausses dents bien blanches. Blanches comme le courage. Ça m’aura coûter cher, mais finalement j’y serai arrivé. Je sourirai de tout mon faux courage. Et je cracherai sur les lâches. »
Rascar K., « Le bonheur est dans l’après ».

Le train, le train

On était tous nés là. Un peu plus par là, ou plus par ici, mais tous, nous avions depuis toujours connu cette belle ferraille. Il y a longtemps, ce train de fer était aussi de bois. Chaque wagon était une petite habitation douillette. Bien sûr, nous étions comme des naufragés sur une rivière folle. Impossible de s’approcher du bord et de sauter du rafiot. Ce train, on dit qu’un jour, alors qu’il était immobile, c’est la terre sous lui qui s’est mise à bouger. Et bientôt à filer. Nous sommes alors devenus le seul élément de stabilité dans un environnement en folie. Heureusement restait le train et son univers cohérent ! Bien sûr, nous avons dû affronter quelques terribles secousses, arbres sur notre chemin, en travers des voies, des arbres accrochés aux voies, on ne sait par qui ni pour quoi,. Des voies qui continuaient à nous passer dessous avec une folle détermination. Mais nous avons toujours tenu le choc. Nous sommes toujours passés au travers de ces moments terribles. Petit à petit, nous avons reçu l’ordre de démonter la structure en bois des wagons de queue de train et d’envoyer lesplanches vers l’avant, vers la locomotive.

Aujourd’hui, nous devons depuis peu démonter l’avant-dernier de nos wagons, celui qui est juste derrière le wagon de tête. A part ces deux wagons, tous les autres ne sont plus que des plateformes de métal sans aucun habillement de bois. Les planches passent de main en main vers la locomotive et bientôt il n’y aura plus qu’un seul wagon qui ne sera pas à l’air libre.

Depuis hier nous sommes inquiets. Les planches qui s’esquivent vers l’avant du train, on s’y habitue. La pluie, le vent, la neige, c’est la nature finalement. Ce n’est pas ça. L’un de nous à une longue vue. Il dit qu’il voit un mur qui fonce vers nous. Qu’il faut à tous prix l’éviter. Un mur fonce vers nous ! Comment l’arrêter ? Comment le convaincre de changer de chemin ?
Il y en a un qui ce matin a sauté du wagon. « Pour courir vers l’arrière avec le reste, fuir le mur » il a dit. Il a roulé dans le bas-côté. L’homme à la longue-vue l’a vu, mort. C’est ce décor qui va trop vite. Nous ne pouvons descendre du wagon. De toute façon, il paraît qu’il faut encore démonter l’avant-dernier wagon pour faire passer le bois, et qu’on n’a pas trop le temps de penser à tout ça. « Vers l’avant » crient ceux qui logent dans le dernier wagon protégé à l’avant du train. « Vers l’avant les amis ». Le bois passe de main en main jusqu’à la locomotive. Mais qu’en font-ils là-bas ? Mystère.