Je fais un métier inutile. On m’en a pourtant parlé avec des étoiles dans les yeux. Je fais un métier qui fait gagner de l’argent à pas mal de gens. On m’a pourtant souvent dit que mon métier coûte à la communauté. Je fais un métier dur. Dont on dit que ce n’est pas vraiment un travail.

Ce métier, c’est la fragilité. Il est différent de tous les autres métiers.

Hier, il y a très longtemps, Totom a grandi.
Il s’appelle Tom aujourd’hui.
Mais cela ne dure pas longtemps.
Un moment d’inattention, et voilà que Tom prend la tangente.
Il a lâché quelque chose, le temps de se gratter le nez peut-être.
Et une force irrésistible, centripète, ou centrifuge, nul ne sait, l’a envoyé dans les couleurs du monde.
Dans les couleurs du monde, Tom redevient un enfant. C’est un grand enfant, mais c’est un enfant.
Tom est dans la marge de ses propres cahiers de rêve.
Sur les pages des cahiers, Tom dessine toutes les couleurs du monde.
Dans les couleurs du monde, Tom fait d’incroyables découvertes.
Dans les couleurs du monde, le mensonge n’est qu’un jeu.
Dans les couleurs du monde, on finit toujours par dire je t’aime.
Tom sort pourtant du métro à la bonne station. Dans le monde gris qui est en dehors de sa tête, Tom connait le chemin par coeur.
Demain sera un autre rêve, de la station à la station.
Oh oui, ça vaut bien un ticket plein tarif.
Tom trouve le change.
Au fond, très au fond, dans les couleurs du monde.

Il performait. Il atteignait les objectifs et n’avait jamais de doute. Son cynisme était là pour le sauver de cette misère Woke qui consistait à remettre en question ce qui se faisait depuis des siècles avec bonheur pour qui en avait dans le slip.
Il avait juste une crainte. Que fera-t-il le jour où plus personne n’en aurait rien à foutre de ses sarcasmes ? Et surtout, que fera-t-il le jour où lui-même ne s’en trouvera plus réconforté, parce que l’heure du bilan approchera ? Le vrai bilan. Est-ce qu’on peut se mentir à soi-même jusqu’au bout, se demandait-il ? Il n’en était pas sûr.

Hubold était jeune et plein de promesses. L’ensemble du parti soutenait son accession à un poste de ministre. Mais Hubold avait un gros, un très gros point faible. Il n’avait jamais bénéficié d’une condamnation en justice. Heureusement, Hubold avait un plan. Il avait collecté plusieurs preuves contre lui. Elles étaient regroupées dans une farde, bien rangées dans un des tiroirs de son bureau. Elles étaient éclatantes. Il suffirait à Hubold d’envoyer ces preuves par courrier, de manière anonyme, à son voisin, juge et redresseur de tort. L’auto-dénonciation serait bientôt un concept et Hubold avait bien sûr déposé un brevet. Il sentait qu’il allait lancer une mode.

Il était devenu ministre en promettant de chasser les trous du fromage. Du coup ! Puisqu’il n’y avait plus de trous, on augmenta le prix au kilo du fromage. Puis on se rendit compte que le fromage n’avait plus son goût si particulier. On n’en mangea plus, parce qu’il avait maintenant le même goût que l’autre fromage, celui qui n’avait pas de trou.

Contrairement à moi, c’est un bel homme. Il m’explique comme c’est dur d’être beau. Il me dit « Tu ne te rends pas compte. On ne s’intéresse pas à mon intériorité ». Il a raison. Je ne me rends pas compte, mais au moins, j’ai le plaisir de vivre entouré de bien belles personnes. Il se lève et s’en va dans une nuée de regards.

A la table d’à côté, il y en a un autre qui explique que c’est dur d’être riche. D’être blanc. D’être un homme. D’être puissant. D’être dans la norme. Que les gens ne se rendent pas compte comme c’est terrible. D’ailleurs, voyez la petite Leila qui passe en sifflotant. Comme elle a l’air légère, joyeuse. Pourtant, elle n’a rien pour elle.

Merci à toutes les Leila pour la musique qu’elles mettent dans nos cœurs même si ce n’est pas tous les jours facile.

Rien n’aura été plus épouvantable que la haine insensée qui fauche des vies. On discutera encore longtemps pour savoir si c’était plutôt sans discernement, ou alors avec méthode. Mais dans les deux cas, nous voilà plongé.es jusqu’au coeur dans les neiges glacées des sommets de l’horreur.
Est-ce que, à tout hasard, cela nous éclairerait sur le soutien auquel il faut s’attendre quand le danger viendra dans notre direction ? Qui, parmi nous, se sent si puissant qu’il ou elle pense n’avoir besoin de personne ? Qui est à ce point fou ou folle pour se croire à ce point inhumain.e ? Et que fait-il, que fait-elle parmi nous ?

Et bien qu’il ou elle furent tout à fait d’accord avec les mots indignés qui tranchaient sèchement l’espace, il n’était pas sûr de ne pas en être la cible, elle se demandait si elle n’en était pas la source. Alors il se fâcha, et elle claqua la porte.

« Il sera exigé, pour un vote éclairé, que soit mentionné sur les affiches électorales, le QI des personnes qui y sont représentées. On veillera également à renseigner les notes obtenues en français, en néerlandais, en morale, et en gymnastique sur l’ensemble de la scolarité ainsi que le score Pin (score Pinocchio) et le résultat du test du bien commun. Merci de considérer enfin l’affichage généralisé de la moyenne du score obtenu au coefficient journalier de bonnes actions. »

On s’arrachait les cheveux, on se grattait les calvities. Plus aucun candidat, plus aucune appelée, n’obtenaient les minima. Il fallait absolument obtenir un compromis.

« Ne vous inquiétez pas, à priori, il n’y aura pas de problème. Jusqu’au jour où, à posteriori, on se dira qu’il ne fallait surtout pas faire comme ça, évidemment. Mais ça, on n’y est pas encore, puisqu’on est encore à priori. Et on ne sait pas du tout quand nous serons arrivés à posteriori. Alors allez-y, allez tranquillement vous promener dans les bois. Tant que le loup n’y est pas. »

Tommey n’avait pas bien compris le message de son AI médicale. De quel bois parlait-elle ? Et où pouvait bien se situer Posteriori ? Mais en montant dans le wagon du métrotomatique, une musique attira son attention. C’était un type qui portait un haut-parleur sur son dos, et de ce haut-parleur sortait la rythmique de « Heal the world », alors que le type jouait la mélodie sur un mélodica. Plus loin, une jeune femme à la peau foncée chantait passionnément la chanson. Elle sortit à la station suivante et le type passa à autre chose. C’était « Don’t worry, be happy ». Alors, à ce moment précis, et seulement à ce moment précis, Tommey se décontracta.

Moi je me suis mis à nu parce que sous ce déluge, ça n’a aucun sens d’être habillé. J’ai juste gardé mon slip plus ou moins blanc. Puis un type à côté de moi a fait la même chose, puis un autre, et maintenant nous sommes la moitié de la troupe à marcher en caleçon, les pieds dans la gadoue, la peau frappée par la pluie. J’ai dû attraper un type par l’épaule, pour éviter de tomber, et je n’ai pas eu le choix, il a bien fallu que je touche sa peau, et ça nous a fait drôle, à lui, et à moi aussi. Dans quelques kilomètres, nous rejoindrons la colonne qui vient du Nord et nous nous mêlerons à eux, je crois bien que nous serons l’affluent, car au Nord, les pluies durent depuis plus longtemps et le nombre de personnes sur la route est bien plus important. Les eaux montent partout et nous avançons à marche forcée pour rejoindre Dhaka. Je n’ai jamais vu de ville. J’ai toujours habité à Bazir, un petit village de 25.000 habitants. Je suis ici avec mon frère et nous avons décidé de tenter notre chance dans ce 2ème convoi qui a gonflé au fur et à mesure que nous croisions des villages. J’ai un peu peur mais je suis aussi très excité. Il paraît que la vie est beaucoup plus facile en ville, qu’on y trouve du travail et un logement très vite après être arrivé, grâce à l’AAD. J’espère que j’aurai un appartement. Je rêve d’habiter dans un appartement, au 10ème étage au moins, pour n’avoir jamais peur des inondations. Avec une grande fenêtre, et de la fenêtre, on peut passer des heures à regarder. Il doit y avoir plein de gens. Plein de monde. Je suis presqu’heureux.

Maintenant je suis immobile. Je vois sur l’autre versant la colonne du Nord. Ils sont bien plus nombreux que nous, quatre fois, cinq fois plus nombreux. Certains nous font des signes amicaux. Nous devons être pus de 100.000 en tout alors. Nous étions déjà une véritable foule, mais de les voir là, en contrebas, cela me donne le vertige. Combien serons-nous alors à la ville ? Comment va-t-elle pouvoir nous absorber ? Je sens que dans mon groupe, je ne suis pas le seul à me poser la question. Nombreux sont ceux qui se sont arrêté et regardent, de nous à eux. Alors, certains pressent le pas, ne regardent plus trop autour d’eux, poussent légèrement, d’autres courent, glissent, tombent. Voilà, c’est cela. Nous sommes maintenant tous à courir, à glisser, à tomber et dans la grande colonne, on nous regarde, on nous montre du doigt. Des mouvements dans tous les sens, des hommes nus, des hommes habillés, se dépêchent d’arriver dans une ville qui se situe encore à des dizaines de kilomètres. La pluie ne cesse pas, elle ne cessera jamais, cette course non plus, elle n’aura de fin, et c’est la lutte maintenant, nous nous repoussons sans aucune pudeur, les mains sur les corps, les corps sur les corps, nous nous ruons au bas de cette montagne pour prendre place en bonne position dans l’immense serpent humain qui va bientôt manger la cité, à moins qu’il n’y soit digéré. Je suis encore loin du compte, il me faut encore dépasser beaucoup de gens pour espérer être en bonne place, et je n’ai aucune idée d’où peut bien être mon frère. Et curieusement, cela m’indiffère.