Le plongeoir

« La neutralité, est-ce vraiment une posture praticable pour un ou une journaliste ? », se demandait Astal, confortablement installé dans le taxi qui le menait au Palais des Congrès. « N’implique-t-elle pas pas d’emblée l’absence d’analyse ? Ne devrait-on pas plutôt prôner l’impartialité, soit le traitement égal pour chaque prise de parole ? Mais l’impartialité pose un problème : elle nécessite un système de valeurs et la recherche de l’établissement d’une vérité, ou en tous cas d’une sincérité. Toutes ces notions ne sont pas à la mode. On travaille plus spontanément ces jours-ci à raconter ce qu’il faut raconter pour obtenir ce que l’on veut obtenir tout en remettant en question toute valeur risquant de nous éloigner de notre objectif. Dès lors l’impartialité a mauvais presse, si je puis dire. »

Peu de temp après son arrivée dans l’immense salle, Astal avait reçu son prix Bullydzer des mains d’un dictateur. Il avait remercié poliment, pour ne pas heurter les sensibilités. Certes, il s’agissait d’un tortionnaire. Mais, outre le fait que la plupart de ses victimes étaient réputées décédées, et donc insensibilisées aux évènements d’un monde qu’elles avaient quitté, on ne savait finalement pas ce qui leur avait valu leur calvaire. Peut-être s’étaient-elles mal comportées ? Il était quand même encore permis de se poser la question, non ? Et puis, après tout, le Président était là pour remettre un prix, pas pour parler politique.

Astal se dirigea vers le pupitre pour son discours. Il prit une grande inspiration. Ses jambes tremblaient. Il n’avait aucune idée de la direction qu’allait prendre ses paroles, ni celle que prendrait le monde. Il ne connaissait pas plus le chemin que prendrait bientôt un certain souvenir pour l’atteindre, un souvenir qu’il conservait bien caché, d’un récit du monde d’avant. Le monde d’avant l’effondrement. Pas l’effondrement du capitalisme, ou de la finance, ou des entreprises ayant misé sur l’intelligence articielle, ni l’effondrement de la mondialisation, ni celui du patriarcat, ni celui du colonialisme, ni celui de la planète. Il s’agissait de l’effondrement qui avait pris tous les autres effondrements de court. L’effondrement moral. Le souvenir s’invita à sa conscience, et Astal prit la parole. « Il nous faudra juste 10 minutes de courage. Puis tout le reste ne sera que nécessité. » Et cette idée, que tout le monde connaissait et fuyait à la fois, explosa comme une bombe.

Laisser un commentaire