Moi je me suis mis à nu parce que sous ce déluge, ça n’a aucun sens d’être habillé. J’ai juste gardé mon slip plus ou moins blanc. Puis un type à côté de moi a fait la même chose, puis un autre, et maintenant nous sommes la moitié de la troupe à marcher en caleçon, les pieds dans la gadoue, la peau frappée par la pluie. J’ai dû attraper un type par l’épaule, pour éviter de tomber, et je n’ai pas eu le choix, il a bien fallu que je touche sa peau, et ça nous a fait drôle, à lui, et à moi aussi. Dans quelques kilomètres, nous rejoindrons la colonne qui vient du Nord et nous nous mêlerons à eux, je crois bien que nous serons l’affluent, car au Nord, les pluies durent depuis plus longtemps et le nombre de personnes sur la route est bien plus important. Les eaux montent partout et nous avançons à marche forcée pour rejoindre Dhaka. Je n’ai jamais vu de ville. J’ai toujours habité à Bazir, un petit village de 25.000 habitants. Je suis ici avec mon frère et nous avons décidé de tenter notre chance dans ce 2ème convoi qui a gonflé au fur et à mesure que nous croisions des villages. J’ai un peu peur mais je suis aussi très excité. Il paraît que la vie est beaucoup plus facile en ville, qu’on y trouve du travail et un logement très vite après être arrivé, grâce à l’AAD. J’espère que j’aurai un appartement. Je rêve d’habiter dans un appartement, au 10ème étage au moins, pour n’avoir jamais peur des inondations. Avec une grande fenêtre, et de la fenêtre, on peut passer des heures à regarder. Il doit y avoir plein de gens. Plein de monde. Je suis presqu’heureux.

Maintenant je suis immobile. Je vois sur l’autre versant la colonne du Nord. Ils sont bien plus nombreux que nous, quatre fois, cinq fois plus nombreux. Certains nous font des signes amicaux. Nous devons être pus de 100.000 en tout alors. Nous étions déjà une véritable foule, mais de les voir là, en contrebas, cela me donne le vertige. Combien serons-nous alors à la ville ? Comment va-t-elle pouvoir nous absorber ? Je sens que dans mon groupe, je ne suis pas le seul à me poser la question. Nombreux sont ceux qui se sont arrêté et regardent, de nous à eux. Alors, certains pressent le pas, ne regardent plus trop autour d’eux, poussent légèrement, d’autres courent, glissent, tombent. Voilà, c’est cela. Nous sommes maintenant tous à courir, à glisser, à tomber et dans la grande colonne, on nous regarde, on nous montre du doigt. Des mouvements dans tous les sens, des hommes nus, des hommes habillés, se dépêchent d’arriver dans une ville qui se situe encore à des dizaines de kilomètres. La pluie ne cesse pas, elle ne cessera jamais, cette course non plus, elle n’aura de fin, et c’est la lutte maintenant, nous nous repoussons sans aucune pudeur, les mains sur les corps, les corps sur les corps, nous nous ruons au bas de cette montagne pour prendre place en bonne position dans l’immense serpent humain qui va bientôt manger la cité, à moins qu’il n’y soit digéré. Je suis encore loin du compte, il me faut encore dépasser beaucoup de gens pour espérer être en bonne place, et je n’ai aucune idée d’où peut bien être mon frère. Et curieusement, cela m’indiffère.

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