La bac à sable

Il n’est pas impossible que la bêtise, la folie et la violence offrent une position dominante à ceux qui les pratiquent avec dévotion. Faudra-t-il en conclure que ces deux qualités sont supérieures aux autres et qu’il faille donc laisser faire ? Non.

Sur le toboggan qui file vers le fascisme, Titged glisse avec joie, en se disant à chaque instant qu’il n’est pas encore arrivé en bas, dans la bac à sables mouvants, et que donc, il n’est pas encore un salaud. Tout va bien. C’est le printemps et Titged peut encore saluer les passants de la main sans risquer les insultes. Certes, il ne faut pas lever trop haut le bras, mais à part ça, c’est l’insouciance des cheveux dans le vent, sur la pente glissante du toboggan.

Perle

Perle fait des siennes. Elle roule sur elle-même et fait briller sa nacrée rondeur. Elle fait envie tu te dis. Tu l’enfilerais bien pour en compter une de plus à ton collier. Mais Perle n’est pas dupe. Si tu tends la main vers elle, elle te fait valser d’un coup, un coup qu’elle tient de son huître. Elle connaît les requins dans ton genre. Tu la traîneras dans la boue. Qu’importe. Une Perle, même salie, reste une perle.

Le fruit

C’était une période de disette. L’état voulait réduire ses dépenses. Pour préserver l’essentiel, on prit le grand livre des comptes et on pointa du doigt le secteur à sacrifier. Le premier secteur fut la culture. Il fallait bien continuer à nourrir et à soigner. Alors on trancha net, dans l’espoir de ne pas devoir toucher aux secteurs vitaux. Il n’y aurait tout simplement plus aucun subside pour la culture. La culture devait être privée en tous lieux. Mais alors, dans un souci d’équité, on retira de l’espace public toute œuvre créée en tout ou en partie grâce à de l’argent public. Par exemple, cette statue de Leopold II, défendue à une certaine époque parce que les wokes voulaient la retirer à cause de l’image qu’elle véhiculait, serait maintenant déboulonnée par celles et ceux qui la défendaient à l’époque, mais cette fois-ci, pour de bonnes raisons. Elle était le symbole de ce qu’on ne voulait plus voir: un art subventionné (il fallait donc bien faire la différence entre la bonne cancel culture, dite cancelure, et la mauvaise cancel culture, dite wokancel). La ville devint un énorme espace de débat. Cet édifice, rénové en partie avec de l’argent public, était-il considéré comme une œuvre d’art ? Allait-on le détruire ? Cette fresque commandée à l’époque par la ville, comment la recouvrir sans que les couches de peinture apposées par un ouvrier communal, payé par de l’argent public, ne soient un jour considérées comme de l’art ? Par quoi remplacer l’hymne national ? Par le tube du moment ? Et puis comment faire pour brûler tous ces livres sans que l’état ne paie au moins les allumettes ? Cela prit plus tard des proportions encore plus surprenantes. Toutes les entreprises percevant de l’argent public, ou bénéficiant d’emplois subventionnés ou de ristournes sur quelque taxe que ce soit, toutes choses auxquelles ces entreprises tenaient énormément, travaillèrent à ce que leurs produits ou services ne soient jamais assimilables à de l’art. Tout devint laid, mal fait, partout. Dans les magasins, dans les rues, dans les airs. Et puis un jour, on réalisa qu’une œuvre réalisée sans aide de l’état mais achetée par une personne dont le salaire était payé en tout ou en partie par l’état, et bien, on réalisa que l’artiste ayant créé cette œuvre était de facto soutenu par l’état. Alors on visita toutes les habitations de toutes les personnes payées un tant soit peu par l’état. On arracha tout ce qui était un peu joli ou produit par un ou une artiste. Même le papier-toilettes était ausculté. Une tasse de thé avec une reproduction de Gauguin ? Au feu. Une photo de famille par un photographe professionnel ? Poubelle. Un CD de musique traditionnelle bretonne ? A la décharge. Et bientôt cette chasse au beau concerna tout le monde, car qui pouvait prétendre n’avoir jamais bénéficier d’un chèque repas, d’une entrée gratuite au musée ou de la réparation d’un trottoir ? Et qui pouvait jurer que cette économie n’avait pas été placée dans tel ou tel bel objet ? Plus rien ne résista. Dans l’espace public et dans l’espace privé régnait la laideur, car le beau d’où qu’il vienne était potentiellement subventionné. Puis on réalisa que l’art n’était pas que beau. Il était aussi parfois intéressant. L’art offrait un reflet du monde des humains et des humaines qui avait le don de faire réfléchir. Alors on commença à s’attaquer à ce qui était considéré comme potentiellement questionnant, neuf, déroutant. Un livre d’école ? On y écrivait maintenant que les choses étaient comme elles étaient. Une visite guidée pour une délégation diplomatique ? La personne en charge de la visite ne donnait plus que les directions à suivre pour trouver la sortie. Un panneau d’affichage électronique sur une place de village ? Celui-ci déroulait inlassablement le même message : « Grâce à la vigilance de votre collectivité, ce panneau ne diffuse que des informations que vous connaissez déjà ». Tout le monde vivait maintenant une vie idéale. Tout se valait, et tant pis si l’égalité s’était réalisée par le bas. L’essentiel était là : on ne rêvait plus. C’était tellement reposant. Les choses étaient comme elles étaient, comme on l’enseignait maintenant. Inutile d’espérer. C’était là du temps perdu. On pouvait enfin se concentrer sur l’essentiel, dont la définition était maintenant la même pour tous et toutes : posséder le repos de la laideur et le confort de l’évidence. Mais, un jour, la machine se grippa. Quelque part, on ne sait plus très bien où tant les quartiers et les villes étaient semblables, une personne quelconque eut une émotion en observant paresseusement une fissure dans la façade de l’immeuble d’en face. Un petit trait de vide qui ne dessinait rien de reconnaissable mais qui eut le talent d’éveiller un sentiment mêlant la joie et la mélancolie. C’était quelque chose d’indescriptible. La personne eut l’envie d’en parler à son enfant. Celui-ci observa avec attention la fissure. Et puis, il demanda si l’espace ouvert par une fissure était un espace neuf. S’il contenait quelque chose qui, auparavant, n’existait pas. Ou si ce que cette fissure contenait avait simplement été emprunté ailleurs. Et si sa maman avait déjà eu une fissure. Toutes ces questions ne trouvaient pas de place dans le monde tel qu’il existait alors. Alors ces questions ont dû, pour exister dans l’esprit de l’enfant et de sa maman, créer d’autres fissures. Qui ont engendré d’autres questions. Qui ont été la cause de nouvelles fissures, sources de nouvelles questions. Une rue remplie de questions. Puis un quartier de questions. Puis une ville de questions. Puis une rivière de questions qui coula très loin de là, jusque dans un pré abandonné, où elle nourrit un arbre oublié sur lequel poussait une fleur qui tenterait alors vaille que vaille d’apporter une réponse à l’une de ces questions. Une réponse qui aurait la forme d’un fruit dont la couleur, et puis le goût, viendraient bientôt remplir une fissure qui traînait en effet depuis longtemps dans le coeur de la maman de l’enfant. Ce fruit, on ne le connaissait plus. Il apportait dans le monde un élément méconnu. Et cet élément était à nouveau le bienvenu car il trouvait une place dans un coeur qu’il fallait soigner et auquel il fallait rendre le courage. Il était grand temps. A la radio, on disait déjà qu’il était impératif d’aller plus loin. Qu’il fallait bien continuer à nourrir. Alors on trancha net, dans l’espoir de ne pas devoir toucher aux secteurs vitaux. Il n’y aurait tout simplement plus aucun subside pour le soin. Le soin devait être privé ou ne plus être.

SUV

L’aigreur avait tout envahi. Les estomacs, les foies, les coeurs. Les pieds même. On avait parfois l’aigreur des pieds. On n’aimait plus trop aller là où nos pieds nous emmenaient. Du coup, ça suintait de nos pieds, un liquide brunâtre qui sentait le regret. Ça suintait par nos oreilles quand on avait l’aigreur des tympans et qu’on s’exaspérait de ce qu’on entendait. Ça suintait de notre bouche, quand on n’en pouvait plus de ce qu’on disait, et parfois ça suintait du coeur parce qu’on avait jusqu’à l’aigreur de nous. Un jour, mon voisin a atteint le dernier stade. Un matin, voilà que ça suintait de son SUV. Il fallait réagir. Le dernier refuge venait de tomber aux mains de l’ennemi, cette maladie invisible qui entrait sans frapper. Depuis son Carpool jusque dans l’égout du trottoir, la longue traînée sombre empestant l’info-trafic s’écoulait lentement, obligeant les passants à faire un détour en se bouchant le nez. Il fallait se rendre à l’évidence. La ville était infestée jusque dans ses plus petits recoins. Comment faire maintenant ? Fuir la ville ? Ou s’enfermer chez soi, ne plus ouvrir à personne ? Non. Il fallait sortir de là par le haut. Affronter le mal et isoler les malades. Il fallait battre l’aigreur au sprint. La première chose à faire était simple et si compliquée à la fois. Il fallait, disait-on dans mon manuel, poétiser tout. Nos cœurs, nos foies, nos estomacs, nos pieds, nos oreilles, nos bouches. Même nos SUV.

Le clapier

Lapin lapait le lait que lui donnait son maître.
Lapin glapit quand la loi déclara que lapin se préparera bientôt avec un peu de vin.
Lapin, pour se consoler de sa cuisson prochaine, lapa encore une fois le lait que lui donna son maître. Une dernière fois peut-être.
Lapin lapa même une petite goutte de lait, tombée sur la main de son maître. Sa main de maître.

Petitdieu

Petitdieu n’avait donné la préséance à aucun de ses troupeaux. C’était là une information erronée. Petitdieu se mordait les doigts d’avoir laissé gonfler la rumeur. Alors, dégouté des humains et des humaines, Petitdieu jura solennellement, la main droite posée sur le code de la route, que lui, Petitdieu, n’avait jamais existé. Et que donc, plus rien ne pourrait plus être fait en son nom. Il faudrait assumer maintenant.

Smak

Hier Smak a creusé un petit nid de paroles et de pensées avec l’aide d’autres douceurs sur pattes. Elles ont comparé leurs brins de plaisir et leurs plumes de bonté. Elles se sont enfoncées dans l’abri, qui a la taille et la forme de leur imaginaire. C’était chaud. C’était beau. C’était bien. Il leur fallait prendre des forces. « Demain, l’aigle essayera encore de nous déloger. Il veut notre nid qui pourtant est bien trop petit pour lui. Nous irons, une fois encore, en construire un autre plus loin. » Jusqu’au jour où, à bout de patience, Smak et les autres le déplumeront totalement, et le plongeront dans le miel avant de l’abandonner aux abords d’une fourmilière. Parfois j’ai l’impression que l’aigle ferait mieux de laisser Smak et ses amies tranquilles dans leur aimable nid. Ce sont là d’insignifiantes personnes. Pourquoi chercher à les transformer en cyclone ?

Antigone est parmi nous

Il va falloir faire de belles choses sur la pointe des pieds.
Être discrètement charmant.
Ne pas hurler son humanité.
Murmurer l’empathie.
Susurrer la poésie.

Paule B. ne montrait rien. Le regard froid, elle prit la main dans la sienne et la serra doucement, apportant un peu de réconfort à celle qui en avait besoin. Puis, elle récita silencieusement.

– Connaissais-tu la défense que j’avais fait proclamer?
– Oui, je la connaissais: pouvais-je l’ignorer ?

La lumière

Poutrump et Troupine sont bons copains. De temps en temps, ils s’appellent. Pour faire un plan d’attaque, ce qui leur permettra après de faire un plan de paix.
Poutrump et Troupine ont un fameux problème. Ils veulent se partager le monde, mais ils détestent partager. Alors Poutrump et Troupine passent leur temps à casser les choses. C’est moins pénible de partager des ruines.
Un jour, ils seront morts. Ils laisseront derrière eux un goût amer et une odeur nauséabonde. Le goût de la rancœur et l’odeur de la haine. Resteront leurs autres bons copains. Ceux et quelques celles qui ont courbé l’échine pour avoir leur part de ruines, et qui alors s’essuieront les fesses avec leurs faire-part.

Amours, si un jour notre bonheur est en ruine, il nous restera deux choses. Le souvenir d’avoir laissé la lumière rendre belles les choses qui nous entourent. Et l’espoir. L’espoir qu’un jour, la lumière revienne.

L’omnibus

On aura inventé la grande vitesse. Elle nous entraîne de par le monde. Par le hublot, on voit le paysage défiler. On en garde une image floue et superficielle. Pourtant, nous appelons cela « voir le monde ».

Dans une petite maison, maintenant abandonnée, devait vivre un garde-barrière et sa famille. Enfant, je l’avais vu attendre le passage du train, appuyé à la grande manivelle. Tout le trajet durant, j’avais rêvé de sa vie, j’avais imaginé son intérieur. J’avais désiré le connaître. Jamais je n’ai pu le rencontrer. Je pense souvent à lui quand je prends le train, surtout si c’est un omnibus.