Nelly

La raison du plus fort n’est jamais la meilleure. La raison du plus fort est celle qu’on impose. Or si c’était la meilleure, pourquoi devrait-on l’imposer ? Voilà pourquoi le plus fort ne trouve jamais la meilleure solution, elle qui serait adoptée sans discussion, ce qui ferait de lui un idiot, s’étant armé pour imposer une évidence.

Nelly a une bonne idée. C’est une idée qui ne fera ni morts, ni malheurs, ni problèmes. Une idée qui ne fera ni fric, ni gloire, ni tube. Nelly a une bonne idée dont personne ne veut. Alors elle la garde pour elle. Quelle bonne idée.

Les ptits

La déclaration de culpabilité collective est ingénieuse. Elle s’applique avec goût dans certains cas, mais pas dans d’autres. Elle frappera toute la famille pauvre, qui n’avait qu’à. Elle touchera la nation entière, qui, désarmée, savait pourtant bien que. Elle condamnera le peuple dans son ensemble, qui priant le même dieu que des criminels, aurait dû. Mais elle épargnera les plus forts, les plus terribles, leurs familles et leurs frontières, qui détourneront les soupçons à coup de surprises médiatiques et militaires. C’est todi les ptits k’on spotche. Et pour se faire, on chausse plus grand, de la botte de fer, pour n’en laisser échapper aucun. Combien sont-ils vraiment à penser qu’un pauvre mort n’est plus malade, ni vieux, ni seul, ni sans emploi, qu’un pauvre mort n’est même plus pauvre ?

Rastoufik vient d’entendre la sanction. Aucun Rastoufik ne sera plus supporté dans les couloirs souterrains menant à la pyramide. Il ne pourra plus rêver. Il ne pourra plus espérer des jours meilleurs. Il restera dans l’ombre des caves du royaume. Rastoufik verse une larme. Il a appris à n’être pas dépensier. Cette larme, bien qu’étrangère, pauvre et seule, fait du bien à la terre dans laquelle un concierge, en secret, fait pousser des chicons.

On le savait

Messieurs, ça va être compliqué de dire qu’on ne savait pas. Tout le monde sait, et tout le monde sait que tout le monde sait. Alors on dira qu’on sait, mais que ce n’est pas vrai, même si tout le monde sait que c’est vrai. Mieux vaut passer pour un con fini que pour une merde humaine.

Les lanternes

Hier, on a redit bonjour et au revoir à quelqu’un. On s’est aussi serré les coudes pour tenir dans nos bras une toute petite et nouvelle née. On a parfois pris un morceau de tarte au rire, sans se laisser pour autant embarquer par la mochitude des choses. Puis trois lanternes sont montées dans une vraie nuit pour porter leur lumière aux ténèbres, pour dire que les gens vivent même dans la mémoire de ceux et celles qui ne les ont pas connus. Quelque part, dans un jardin, ou dans une chambre d’enfant, ou sur un trottoir, quelqu’un a vu passer trois montgolfières dont les flammes ont peut-être redonné un peu d’espoir. On ne sait pas.

Faible est la chance de ne jamais croiser le malheur. Grande est celle de se sentir entouré.

Dodoge

Eloigne Must avait trouvé une idée. Elle était mauvaise et elle puait, mais avec un peu de parfum et de la publicité, ça passera, se disait-t-il. Il fit de l’oeil à Donaldo Trompe qu’il détestait mais qu’il aimait, comme lui-même finalement. Ensemble, ils annulèrent plein de choses, des contrats non signés, des fantasmes non rêvés, des plan de paix non acceptés, des annulations non confirmées. Que leurs vies étaient belles, qui tournaient, qui tournaient, qui tournaient.

Un jour, dégoûté par un plat de cervelle, pris de panique à la vue de ce pudding de neurones, Totohoutè déversa le contenu de son assiette dans la baignoire. En faisant couler l’eau du robinet, il observa effaré la gélatineuse matière disparaître lentement dans le siphon en tournoyant. Totohoutè ne savait pas qu’il venait d’écrire l’avenir du monde.

Monte Christo

Certes, on avait mis la joie au frigo et les problèmes à la casserole à pression. Mais enfin, il nous restait le confort des pantoufles et l’énergie du déni. Et nous faisions tous les jours un peu d’exercice physique : la souplesse qu’il nous fallait pour regarder ailleurs. Et puis est arrivée celle qui allait tout foutre en l’air avec une bonne humeur apparemment très contagieuse. Edgare qui tout à coup se mit à chantonner dans les couloirs. Rayeu qui souriait bêtement. Azet qui riait au milieu du repas. Alors, c’est totalement parti en cacahuète. Et aujourd’hui, j’ai peur. Un jour je me retrouverai au milieu d’une farandole sans avoir rien compris à ce qui m’arrive. Mes mains sur les épaules du précédent ou de la précédente, et des mains inconnues sur mes épaules à moi. La joie du mouvement peut-être. Ou même la sensualité de corps proches du mien. Et le pire. Aimer ça. Non. Il faut rester concentrée. Écouter les conseils. Trembler. Craindre. Haïr. Depuis hier quelqu’un frappe légèrement au mur de ma chambre. Que me veut-on ? Et si j’étais Monte Christote ? Mais enfin que me veut-on ? Me cacher dans un « body bag ». Me jeter par dessus le mur d’enceinte ? Me laisser m’écraser sur le tarmac de la route qui borde l’Ephad ? Non. Restons calme. Quand je tends l’oreille, j’entends comme un poème dans le murmure que laisse passer la paroi. « Nous qui vivons en attendant la mort, que savons-nous de ce que la mort espère de nous ? ». Si c’est pour dire des bêtises, c’est quand même mieux de dormir. C’est pas une heure pour philosopher. Maintenant, je ne dors plus. Depuis deux semaines je pense à cette question. Qu’est-ce que la mort attend de nous ? D’être vivante, je suppose. Être vivante. Voilà bien une nouveauté. Il va falloir que je me renseigne sur ce qui est possible à mon âge.

Zéro

Pour notre grand malheur, nous étions contre la peine de mort. Et même contre la prison. Qu’allions-nous faire de lui alors, lui qui nous gâchait la vie avec ses idées sales et la vue avec ses satellites ? Quelqu’un parla de le formoliser. Puis de l’empailler par inadvertance. Une autre personne évoqua la possibilité de le mettre sur une clé usb. Que quelqu’un pourrait reformater par erreur. Une autre personne avait entendu parlé d’un congélateur. Qui tombait parfois en panne. Mais non. Rien de tout cela n’allait. Il fallait vivre avec lui. Nous essayerions alors de nous accorder. Pour le plaisir de l’entrepreneuriat, il repartirait à zéro. Mais vraiment, cette fois-ci. Il se ferait tout seul, réellement, pour la fierté et le mérite. Pour le bonheur de la progression, il se verrait imposer une consigne supplémentaire. À partir d’aujourd’hui, seul l’amour qu’il ressentait pour ces semblables serait côté en bourse. Il devrait donc éprouver des sentiments pour les autres pour développer sa puissance. C’est vrai. Il repartait de zéro pour le coup.