1997/Poney

Je suis un poney. Je suis né poney. Pour être plus précis je suis un poney de foire. Tous les jours je tourne pendant des heures dans le sens inverse des aiguilles d’une montre pendant une heure, dans l’autre sens pour l’heure qui suit. J’aime tourner. Je suis né pour tourner. Un tour est long de 28 mètres et dure 25,2 secondes. Chaque jour je parcours plusieurs kilomètres. Des dizaines de kilomètres. Tous les 10 tours, soit toutes les 4 minutes et 12 secondes, je m’arrête et l’on change d’enfant. Je parle de l’enfant qui se tient assis sur moi. Les enfants sont étranges. Ils imaginent beaucoup de choses, des choses invraisemblables. Celui-ci se croit sur un mustang, chevauchant à travers une énorme plaine. Il a le soleil dans les yeux, et doit abaisser le revers de son chapeau pour y voir. Il faut être prudent pense-t-il. On ne sait jamais. Il est inquiet. Quelqu’un pourrait se tenir caché derrière l’un de ces rochers et lui tirer dessus. C’est idiot. Nous sommes sur une place communale et personne ne se cache pour tirer sur qui que ce soit. Mais je ne discute pas. J’obéis aux ordres. Pendant 4 minutes et 12 secondes je serai donc un mustang.

J’ai un ami. Un seul. Mon seul ami est un homme, un homme qu’on appelle Forain. C’est lui qui nous nourrit, qui nous attache et nous détache. Ma vie est calme et paisible. Je n’ai pas à me battre pour ma place. Ma place m’attend. Je suis toujours à la même place. Cela ne me dérange pas. Je ne voudrais pas avoir à me battre pour ma place. Cela ne me dérange pas non plus d’avoir le nez dans la queue de celui qui me précède. Je connais son odeur par cœur. Je suis habitué. J’aime être habitué. Et ma situation n’a pas que des désavantages, loin de là. J’adore par-dessus tout sentir le souffle de celui qui me suit, sentir son souffle sur mes fesses de poney. Son souffle me réconforte. Il est régulier. Il me réchauffe en hiver et me ventile en été. Voilà, c’est ma vie. Je l’aime comme elle est. Et c’est la seule vie possible de toute façon. Je ne suis pas un mustang. Je suis un poney. Je suis né poney. Je suis né poney de foire et ma vie tourne rond. Mais j’aurais pu être un âne. Non, vraiment, je ne voudrais pas d’une autre vie.

Pourtant, hier, il s’est produit quelque chose d’extraordinaire que je ne saurais en aucun cas expliquer. Hier, pour une raison qui m’échappe, j’ai rué. Pour la première fois de ma vie, j’ai rué. Forain se trouvait juste derrière moi, et ça m’a pris, comme ça. J’ai donné un coup de sabot dans son arrière-train. Forain était furieux. Il a dit de moi des choses déplaisantes. Il m’a rétrogradé, aussi. Celui qui depuis toujours me soufflait sur les fesses est maintenant devant moi, et me voilà le nez dans sa queue. Et c’est un nouveau, un inconnu, qui me renifle. Voilà ma nouvelle situation. Qu’est-ce que j’en pense ? Un souffle nouveau dans les fesses n’est pas fait pour me déranger, mais je sens que cela me prendra du temps pour m’habituer à la nouvelle odeur qui me précède. Et aussi, à cette idée : ma place n’est donc pas assurée. Je peux perdre ma place. Je peux reculer. Voilà une chose qui me paraît bien inquiétante. On m’a toujours dit que je ne pouvais qu’avancer. Voilà que je recule. J’ai peur. Le soir je digère mal ma maigre avoine. Je n’ai plus d’appétit. Et je trouve le sommeil avec difficulté. Quand je le trouve, je fais des rêves désagréables. Je me rêve en âne. Je suis un âne. Je me réveille en sueur. Non. Je suis un poney. Tout va bien. Je n’ai fait que perdre une place. Alors voilà que me vient cette question : comment faire pour la regagner ? Je suis un poney. Courage. Je m’appelle Petit Tonnerre et ce nom me va assez bien.

55/Calendum

Je suis le métronome. Je donne la cadence. Je frappe une merveilleuse peau de chèvre, tendue, et le son qui en résulte résonne dans le bateau. Les galériens rament au rythme que j’impose. Grâce à cela, nous avançons rapidement, mais surtout, régulièrement. Personne ne sait quand, mais bientôt, nous découvrirons de nouvelles terres. Sur celles-ci, nous débarquerons, boirons l’eau fraîche qui nous manque depuis si longtemps. Puis nous cueillerons des fruits merveilleux. Nous rencontrerons des peuplades différentes que nous materons en leur donnant des coups sur la tête. Nous prendrons leurs richesses et leurs recettes culinaires. Impressionnées par notre force, ces peuplades voudront copier, puis adopter notre mode de vie. Et nous leur proposerons alors, certes avec insistance, des stages payants. Nous reviendrons couverts d’or et de gloire. Nous achèterons plein de trucs. La vie sera belle.
Ce sont les galériens qui choisissent le métronome. Nous sommes deux à nous présenter à eux. Celui qui dort à droite de la chiourme, et moi, qui dort à gauche. Lui, il propose aux galériens de ramer rapidement. 23 coups de rames à la minute. Il est fourbe. Il raconte des histoires, il dit aux galériens que s’ils rament plus vite, ils passeront moins de temps sur la galère. Moi, je propose aux galériens de ramer moins vite. Je suis à 21. C’est vrai que j’avais parlé de 19 à la base, mais le capitaine est un grand nerveux. Il a insisté, insisté, et finalement j’ai dû céder. Nous voilà donc à 21. Du coup, l’autre, celui qui dort à droite, trouve qu’en dessous de 24, c’est de la fainéantise. Il a calculé, le fourbe (je vous l’avais dit qu’il était fourbe) que sur l’entièreté du trajet, les galériens passeraient 2 jours de moins à ramer, à du 24. Moi je dis qu’à 19, enfin non, à 21, on se fait moins mal aux mains. Du coup, on dort mieux. Et qui dort mieux, rame en cadence. Et tout le monde est content, le capitaine, la chiourme, et le métronome.
Le soir, avec celui qui dort à la droite de la chiourme, nous mangeons toujours notre ration ensemble. Il me demande des nouvelles. Il m’en donne aussi. Aujourd’hui, il a vu des dauphins. Nous devisons avec émotion. Quelle belle vie nous avons. Nous voyons passer les dauphins. Demain, je raconterai à la chiourme. Eux aussi, ils ont le droit de rêver.

2032/Ignace

Ignace à 12 ans, il est né en 2020. Depuis qu’il est né, il n’a eu de véritables contacts physiques qu’avec ses parents. Son père essentiellement, car sa maman travaille dans un magasin d’alimentation. Elle doit donc être physiquement présente sur son lieu de travail. Elle est chargée de dispatcher les commandes. Même si elle est protégée par son bouclier viral quand elle travaille, elle doit néanmoins être prudente à la maison et se tenir à au moins 1 mètre d’Ignace. De temps en temps, un contact a lieu, parce qu’il n’y a pas le choix. Par exemple à l’âge de 3 ans, Ignace s’est coupé le doigt avec un petit couteau de cuisine laissé sur le plan de travail par son papa. Sa maman a dû aider le père à soigner la plaie. Elle a donc dû se rapprocher du père et d’Ignace. Mais mis à part ces moments où les priorités changent, la maman d’Ignace tient bon. C’est difficile avoue-t-elle. Il faut dire qu’elle, elle a connu l’avant. La période d’avant, où l’on pouvait se toucher, et faire plus ou moins ce que l’on voulait en se touchant. Ignace se demande très souvent ce que cela veut dire, faire ce que l’on voulait en se touchant. Ignace, lui, n’a connu que la situation actuelle forcément. D’ailleurs il n’aime pas particulièrement être proche de son papa. Il préfère aller dans son lit et mettre en route le programme de massage à 360°. Quand il sera grand, Ignace veut avoir sa carte « d’utilité publique » qui permet de sortir de la maison. Pour ça il espère devenir éboueur. Alors il travaille beaucoup pour l’école. Il allume déjà son ordinateur à 8.00 du matin et attend son professeur dans la cour virtuelle, avec les copains. Eux, ils jouent à des jeux terribles. Le dernier s’appelle Rituel. Il faut aller dans un endroit qu’on appelle Forest et les différents joueurs doivent créer ensemble une danse ou quelque chose comme ça. Mais Ignace n’aime pas trop ces jeux. Il reste dans un coin de la cour virtuelle, et il revoit ses notes. Il sait que pour devenir éboueur et avoir sa carte d’utilité publique, il faut beaucoup travailler. Travailler plus que les autres. Le travail, chez lui, c’est naturel dit sa maman.

2042/Smif

Smif (quel drôle de nom, mais je me suis habitué) conduisait la voiture. C’était lui, le chauffeur. Nous, nous regardions le paysage, faisions pipi aux haltes prévues, le plein aussi, à la demande, et nous lavions les vitres. Nous étions là quand il le fallait. S’il le fallait. La vie allait, nous allait. Puis vint la panne. Et Smif (je me suis habitué) nous a dit « Faut pousser les gars ». Nous voyageons depuis en poussant la voiture. Nous demandons de temps en temps à Smif (vous aussi maintenant ?) : « A quoi sert une voiture s’il faut la pousser ? » La réponse est qu’il n’y a pas d’autre moyen de faire du 30 km/h dans les descentes tout en étant protégé de la pluie. Oui, Smif. Très certainement. Dans les descentes, nous sommes protégés de la pluie. En attendant, nous suons sous le soleil et poussons, poussons, poussons. Une petite drache ferait du bien. Mais en montée alors.

2045/Ziggy

Il s’était vite habitué. Cela faisait à peine 3 mois qu’on avait introduit l’amour dans le calcul du PIB. Il avait reçu comme tout le monde cette horrible petite montre verte. Avec un seul chiffre. Digital. Beurk il avait dit en déballant le paquet. Mais voilà, c’était obligatoire. Et après 3 mois déjà, il ne pouvait plus sortir sans le petit bracelet. Ce matin, il était ravi. Son amouromètre était au maximum.