2041/Tom

D’après nos calculs, tous nos calculs sont faux. Les bons comme les mauvais. Plus rien n’est sûr ni connu et plus rien n’est impensable ou impossible. Nous flottons en pleine incertitude. Notre ordinateur de bord continue de calculer et de vomir des résultats dont nous ne savons plus quoi penser. Dont, une heure plus tard, nous ne voulons plus rien penser.

Comme ici il n’y a pas de vent, seule l’inertie nous entraîne encore. Un jour nous serons à l’arrêt alors que tout notre environnement sera encore en mouvement. Notre monde se retournera alors comme une chaussette dont nous serions le point le plus avancé. Un autre jour, une galaxie géante enfilera la chaussette et nous reprendrons notre marche. Nous serons le caillou dans sa chaussure. Nous serons toujours quelque chose parce que même en ayant disparu, nous aurons influé sur le cours des mondes.

Tom déposa son stylo et sortit de la capsule. Il voyait l’arrière de la lune. Cette nuit pour la première fois depuis longtemps, Tom dormirait comme un ange (comme disait sa maman).

2022/Irma

Je vois dans ma boule de cristal la victoire d’un président moins jeune de 5 ans que le précédent. Il est issu des milieux financiers et fort de cette expérience, il va faire ce qu’il faut pour que plus personne ne dorme dehors. C’est l’homme providentiel pour les droits des femmes, car grâce à lui, elles vont se battre, les femmes. Il va couvrir le pays de centrales nucléaires car il connaît les secrets du réchauffement à venir. C’est même lui qui l’a inventé, le réchauffement.
Il est assis à la table des grands. Enfin, à de grandes tables en tous cas.

2039/José

« Nous avons perdu notre confort. Nous avons perdu notre rang. Quoi que nous fassions au niveau économique, diplomatique, militaire, c’est la fin d’une époque et cela n’a rien à voir avec un grand remplacement. Qu’on le veuille ou non n’y changera rien. Il nous reste à comprendre tout ce que nous avons à gagner. Oui, nous avons perdu beaucoup de choses, mais nous avons beaucoup à gagner aussi. Des vies plus vivantes, plus aimantes. De merveilleux chantiers sont à portée de la main. Équité sociale. Antiracisme. Antisexisme. Écologie. Nous devons rattraper notre retard et alors, on reviendra nous voir pour ce que nous sommes et non pour ce que nous n’avons plus. Allons ! Soyons ! ».

Le curé releva les yeux. Il n’y avait plus personnes dans l’église. Alors, après avoir vidé le vin de la coupe, il s’essuya la bouche, et partit. Il réessayerait la semaine prochaine. Avant de monter pour une petite sieste, il passa encore un virement avec sa nouvelle application bancaire à reconnaissance faciale. Il devait renouveler son abonnement à un magazine écoféministe péruvien. En prenant l’escalier qui menait à la chambre, il remarqua qu’un des côtés de la banderole s’était décroché du petit balcon. Il y passa pour la raccrocher correctement. En lettre rouge, il y était écrit « Mort au patriarcat ». En s’allongeant sur le lit, il se demanda une fois encore s’il avait choisi la bonne voie. Cette église était si grande, si froide, et le public peu enclin à écouter ses homélies, certes un peu effrayantes. Qu’allait-il devenir si un jour l’église restait totalement vide de croyants ? Il ne servirait à rien d’ouvrir les portes de l’église pour la remplir car plus personne ne venait se réfugier en Europe depuis longtemps. Et puis les bâtiments vident étaient plus nombreux que les maisons occupées dans cette ville. « Peut-être pourrais-je migrer ? » pensa José. Mais depuis le grand retournement, que pensaient les populations locales de l’arrivée massive des gens du Nord ? Comment serait-il accueilli ? Ne valait-il pas mieux se battre ici ?

José s’endormit. Pour lui, quoi qu’il arrive, la sieste était sacrée.

2028/Ted

Nous sommes devenu.es intentionnellement des trous noirs pour certains territoires de la connaissance. Chaque jour, nous oublions une kyrielle de choses. Elles ne sortent pas de nous, elles se désintègrent en nous. La connaissance semble nous poser des problèmes. Ces accès de perte produisent en nous de fortes émotions. Nous pleurons ou rions, nous tremblons avant de sombrer dans un profond sommeil.

Dans la plupart des cas, c’est regrettable. Et nous sommes tout perdu.es quand il s’agit de comprendre des choses ayant implosé en nous. L’autre par exemple. L’autre a implosé en nous. Parfois, c’est intéressant. Nous ne savons plus voler. Nous avons oublié comment faire. Du coup les avions sont devenus des mystères et nous rêvons à nouveau du ciel.

2022/Leo

Il avait réalisé un graphe sur le mur de son école. Quelque chose comme « La frontière entre Chypre et la Syrie est un tracé qui délimite le territoire maritime entre la Syrie et Chypre. Le tracé maritime a été créé en 1974. Chypre adhère à l’Union européenne en tant que territoire divisé le 1er mai 2004. »

Le graphe fut effacé par des ouvriers communaux. Personne ne réclama quoi que ce soit et personne ne blâma la fameuse « cancel culture ».

2041/O’Rhioli

Nous n’avions plus assez de larmes pour pleurer. Un homme proposa de nous en vendre, des larmes en flacons. Des larmes pures, disait-il, venues d’un oasis situé dans un pays où l’eau manque. De notre malheur il tirait profit, et pour ce profit il créait un autre malheur. Il appelait cela l’équilibre naturel du marché. Cette proposition ne nous convenait pas. Mais manquant malheureusement de patience, nous les étouffâmes, le monsieur et sa proposition. Dans le sable. Il y avait deux vieux sacs de sable qui traînaient depuis quelques temps dans notre garage, des sacs qui sentaient la pisse de rat et dont nous ne savions que faire. Une véritable opportunité de marché aurait dit le monsieur.

Il paraît que dans le pays où l’eau manque, il y a beaucoup de sable. Peut-être que le monsieur a pris ça pour une délicate attention.

2034/Louis

Louis n’y voyait plus rien. Plus rien du tout. Il n’y avait même plus de variations dans les gris foncés. Alors il sortit la tête du sable. Mais comme l’incendie l’encerclait totalement, et qu’on n’y voyait quand même rien, il replongea. Louis grilla par les fesses. Cette expression, qu’il avait tant utilisée, prenait tout son sens. Le réchauffement, il en avait plein le cul.

2043/Gué

Pour les vacances, 15 jours en forêt. Mais pas en Amazonie, chez nous. Non, j’étais dans la forêt belge. C’est très, très différent. En 15 jours je n’ai rencontré personne. Je n’ai parlé à personne. C’était ça le plus dur. Pas les renards, pas les hérissons, pas les pommes de pin sous le pied nu, ni même la chiasse après les champignons. Non, le plus dur c’était la solitude. Ça m’a surpris.

Un jour, j’ai vu de l’autre côté d’une route les herbes s’écarter, et un homme apparaître. Il était petit, il avait le corps et le visage couvert de vêtements, la peau claire. Il tenait dans sa main droite une malette. Moi j’étais nu évidemment. Et
j’avais sur le dos un carquois, et dans le carquois, quelques flèches. Dans la main mon arc. Je l’ai regardé intensément et il m’a rendu ce regard. Nous nous sommes observés pendant un temps très long et ce n’est qu’à l’arrivée du bus qu’il est parti. Le bus s’est arrêté et l’a caché à ma vue un moment. Quand le bus est reparti, l’homme avait disparu. Doucement, en ne faisant pas de bruit.

2022/Roman

Sur une langue de terre qui plonge dans la mer, un petit soldat avance à pas de loup. Sur un morceau de pays, emportant un morceau de tissu, un petit menuisier dont on a fait un fusilier, se faufile entre les flaques sur la pointe des pieds. Il a mis dans son sac le drapeau de sa tribu.

Doucement, dans le noir, sous le vent qui l’envahit, entre la terre et l’océan, qui a porté jusqu’ici les ennemis, le petit soldat porte sur son dos l’espoir d’une tranchée d’amis. Des dizaines de bonshommes, appuyés sur leur fusil, qui espèrent voir au matin flotter sur la lande les couleurs qui justifient les longues nuits sous la lune et la mitraille. Petit soldat sait leur attente. Il connaît le but de sa mission, redorer le blason, rien de plus.

Un mètre encore, un mètre, pas plus, et ses bras se tendront vers le mat du bout du monde. Un mètre entre lui et la gloire, pour une place bien en vue, sur le bord de la cheminée. Pour une place en première ligne dans l’album de famille, une photo jaunie en vert bouteille dans un carnet de souvenirs.

Les amis dans la tranchée ont tous entendu. Un coup de feu, bleu comme la nuit. Un son froid, sec et tranchant sur le bord des tympans, dans le haut de la tête, et s’évaporent tous les soucis. Il a claqué et résonné, renvoyé par la mer vers le fossé où se cachent les prochains volontaires. Tous les regards se fixent sur les bottes, dans le fond du trou creusé par les fils d’instituteurs ou de boulangers.

Un petit soldat sur la lande, étendu de tout son long, le visage plongé dans le sable, a dans les mains son drapeau. Prise par le vent, l’étoffe se retourne sur son dos et vole doucement. D’un coup de botte, on le retourne. Même s’il est mort, petit soldat est encore un enfant. Il savait faire des tables douces pour la main et pour le pain, des tiroirs à souvenirs qui gardent les secrets pour tout le temps. Tout le temps du monde.