Canard

y aurait donc un gouffre entre celles et ceux qui vivent une situation et celles et ceux qui la gèrent. Un espace rempli d’ignorance et de mépris. Un espace qu’on tente parfois de combler momentanément, quand cela s’avère nécessaire, pour faire comme si. On couvre alors l’énorme fracture d’un nuage d’hypocrisie. Vu du ciel, on ne voit plus le trou béant. Vu du sol, il est toujours là, bien que noyé dans le brouillard.

Il faut peut-être imaginer ce que vit un canard, marchant tantôt sur les abords boueux d’un étang sombre, à la recherche de nourriture, et volant plus tard par-dessus de majestueuses forêts. On ne devrait grimper vers les sommets qu’à la condition d’être accroché.e par nos tripes aux vallées de nos vies.

L’eau froide

Une mort injuste représente tant de morts injustes,
Et nous rappelle que sur terre,
Pas une seconde ne passe sans que quelqu’un ne pleure, un temps, quelque part.
Ma joie, mes amours, arrêtons-nous un bref instant.
Comme les nageurs et les nageuses, juste avant de sauter dans l’eau froide.
Prenons ce temps pour retenir notre respiration.
Ce suspend sera celui du monde qui écoute les cris de celles et ceux qui l’habitent.

Muskouille

Nous, nous créerons notre paradis dans le fond de notre cœur. Vous, vous tenterez de nous l’arracher. De nous rincer les méninges avec la sueur de votre haine. De nous extirper du corps et de l’âme nos joies secrètes.

Muskouille, élevé dans un système raciste, est l’exemple même de l’élève qui dépasse le maître.
Muskouille est très appliqué.
Muskouille est plus riche que la planète sur laquelle il vit. C’est normal, il l’a ruinée.
Muskouille vole les idées des gens qui n’en ont pas.
Muskouille refuse de régler la note.
Muskouille force le mépris.
Muskouille n’est pas aimé. Par personne. Il n’a jamais essayé. Pauvre Muskouille.

Elena

Nous étions en train de toucher le fond très consciencieusement quand Elena eut une bonne idée. Heureusement, elle fut envoyée au goulag. Maintenant, il paraît qu’elle parle de son idée à d’autres terroristes enfermés avec elle. Il faut la faire taire, dit le président. Nous, nous n’avons pas le temps : nous sommes trop occupés à toucher le fond. Alors qui va l’arrêter, avec sa bonne idée de malheur ?

Teeeo

Tant que nous ne nous détacherons pas de l’idée qu’une élite doit nous diriger, ne continuerons-nous pas à nous disputer pour savoir quelle est l’élite qui doit être désignée ? Ne sommes-nous pas toutes et tous des élites de quelque chose ?
Ce qu’il faut pour diriger, n’est-ce pas le besoin fondamental d’organiser les choses pour que ce soit profitable aux autres ?

Teeeo avait senti une pointe d’envie de reprendre les choses en main. D’expliquer aux autres qu’il savait mieux qu’eux et qu’elles. Il avait alors quitté la réunion et avait laissé les autres décider. Il était parti à la pêche. Quatre ans plus tard, il était revenu voir le résultat. Le hasard avait fait que son arrivée ait lieu le jour de l’inauguration. C’était parfait d’être noyé dans la foule. Teeeo, bien sûr, n’aurait pas fait les choses  comme ça. Et pourtant, c’était magnifique, pensa-t-il. Il fut très heureux de la surprise. Teeeo ne sait pas ce qui ce serait passé s’il était resté. Mais il avait la conviction que ça n’avait aucune importance.

Beurk

Ekon Beurk était un génie. Il avait carrément inventé des trucs déjà inventés. Il faut vraiment être fort.

Ekon mange une crêpe. Il se dit, c’est bon, il se dit. Faudrait que j’invente la crêpe. Comme c’est bon, ce sera chouette d’en manger. Et donc facile d’en vendre.

Quel génie cet Ekon.

La bouche ouverte d’un enfant.

Soyez bons et bonnes avec moi.
Priez pour que rien ne vienne entraver mon bonheur.
Ni le vent,
Ni un parapluie.
Je ne suis qu’une goutte d’eau, mais qui, tombant du ciel, rêve d’atterrir dans une parterre de fleurs.
Ou dans une prairie.
Ou dans une clairière.
Ni le vent,
Ni un parapluie.
Ou alors peut-être, la bouche ouverte d’un enfant.

Titi et Maeva

Dans un monde où seule la loi des plus forts prévaudrait, combien de temps mettraient les plus faibles à s’allier ? Peut-être d’abord tenteraient-ils de vaincre les encore plus faibles qu’eux en faisant ce qu’il faut pour s’attirer les bonnes grâces des plus forts ? Mais si les plus forts les trahissent à la première occasion, est-ce que les plus ou moins faibles vont continuer longtemps à chercher leurs faveurs ?

Titi sifflait « La danse du rhododendron » les yeux fermés. C’était beau mais tout le monde s’en foutait. C’est pas ça qui rend heureux on disait. Ce qui rend heureux, c’est les trucs bien gros. Mais Titi sifflait pourtant, tout le temps. Un jour il rencontra Maeva. Maeva chantait. Avec Titi, iels ont fait une chorale. Au loin, dans leurs gros trucs, les autres entendaient Titi et Maeva.

« Titi et Maeva sont des loosers ». Mais quand quelqu’un meurt, c’est à Titi et Maeva qu’on demande de siffler et de chanter au moment du dernier moment. À ce moment-là, tout le monde est autour de lui et d’elle. Et dans le fond du fond des coeurs, dans les noirceurs ou les lueurs, on les remercie de nous apprendre à dire au revoir.

Petit hommage à quelques ami.es

La gamine d’en face en a bientôt fini avec les vacances, mais elle fait semblant de rien. Elle continue à user l’été devant la porte de l’immeuble. Les miennes de vacances vont commencer. Je vais devoir me détacher. Et Léon, que va-t-il bien pouvoir penser de tout ça ? La semaine passée, je lui ai dit, « Bonhomme, tu vas aller à l’école dans quelques jours ». Pas de réaction à la surface de Léon. J’ai été plusieurs fois jusqu’à l’école avec lui. Je connais déjà bien le chemin, et il a reconnu quelque chose ce matin. Je ne sais quoi, qu’il a montré du doigt. Demain j’essaierai de repérer la chose. Je suis curieuse de ce qui a attiré son attention. J’espère pouvoir partager sa curiosité.
Ne le prends pas mal, mais parfois Léon, je sens que tu deviens lourd. Et que je suis seule pour te porter. Demain, en repartant de l’école, je sais que ressentirai ce mélange de désespoir et du temps infini devant moi. Peut-être que je vais me remettre à boire du café. Juste pour qu’un café dure bien plus qu’un café. Et quand 15 heures viendra, j’irai le serrer et l’écouter comme jamais je ne l’ai serré ou écouté.