Le clapier

Lapin lapait le lait que lui donnait son maître.
Lapin glapit quand la loi déclara que lapin se préparera bientôt avec un peu de vin.
Lapin, pour se consoler de sa cuisson prochaine, lapa encore une fois le lait que lui donna son maître. Une dernière fois peut-être.
Lapin lapa même une petite goutte de lait, tombée sur la main de son maître. Sa main de maître.

Petitdieu

Petitdieu n’avait donné la préséance à aucun de ses troupeaux. C’était là une information erronée. Petitdieu se mordait les doigts d’avoir laissé gonfler la rumeur. Alors, dégouté des humains et des humaines, Petitdieu jura solennellement, la main droite posée sur le code de la route, que lui, Petitdieu, n’avait jamais existé. Et que donc, plus rien ne pourrait plus être fait en son nom. Il faudrait assumer maintenant.

Smak

Hier Smak a creusé un petit nid de paroles et de pensées avec l’aide d’autres douceurs sur pattes. Elles ont comparé leurs brins de plaisir et leurs plumes de bonté. Elles se sont enfoncées dans l’abri, qui a la taille et la forme de leur imaginaire. C’était chaud. C’était beau. C’était bien. Il leur fallait prendre des forces. « Demain, l’aigle essayera encore de nous déloger. Il veut notre nid qui pourtant est bien trop petit pour lui. Nous irons, une fois encore, en construire un autre plus loin. » Jusqu’au jour où, à bout de patience, Smak et les autres le déplumeront totalement, et le plongeront dans le miel avant de l’abandonner aux abords d’une fourmilière. Parfois j’ai l’impression que l’aigle ferait mieux de laisser Smak et ses amies tranquilles dans leur aimable nid. Ce sont là d’insignifiantes personnes. Pourquoi chercher à les transformer en cyclone ?

Antigone est parmi nous

Il va falloir faire de belles choses sur la pointe des pieds.
Être discrètement charmant.
Ne pas hurler son humanité.
Murmurer l’empathie.
Susurrer la poésie.

Paule B. ne montrait rien. Le regard froid, elle prit la main dans la sienne et la serra doucement, apportant un peu de réconfort à celle qui en avait besoin. Puis, elle récita silencieusement.

– Connaissais-tu la défense que j’avais fait proclamer?
– Oui, je la connaissais: pouvais-je l’ignorer ?

La lumière

Poutrump et Troupine sont bons copains. De temps en temps, ils s’appellent. Pour faire un plan d’attaque, ce qui leur permettra après de faire un plan de paix.
Poutrump et Troupine ont un fameux problème. Ils veulent se partager le monde, mais ils détestent partager. Alors Poutrump et Troupine passent leur temps à casser les choses. C’est moins pénible de partager des ruines.
Un jour, ils seront morts. Ils laisseront derrière eux un goût amer et une odeur nauséabonde. Le goût de la rancœur et l’odeur de la haine. Resteront leurs autres bons copains. Ceux et quelques celles qui ont courbé l’échine pour avoir leur part de ruines, et qui alors s’essuieront les fesses avec leurs faire-part.

Amours, si un jour notre bonheur est en ruine, il nous restera deux choses. Le souvenir d’avoir laissé la lumière rendre belles les choses qui nous entourent. Et l’espoir. L’espoir qu’un jour, la lumière revienne.

L’omnibus

On aura inventé la grande vitesse. Elle nous entraîne de par le monde. Par le hublot, on voit le paysage défiler. On en garde une image floue et superficielle. Pourtant, nous appelons cela « voir le monde ».

Dans une petite maison, maintenant abandonnée, devait vivre un garde-barrière et sa famille. Enfant, je l’avais vu attendre le passage du train, appuyé à la grande manivelle. Tout le trajet durant, j’avais rêvé de sa vie, j’avais imaginé son intérieur. J’avais désiré le connaître. Jamais je n’ai pu le rencontrer. Je pense souvent à lui quand je prends le train, surtout si c’est un omnibus.

Canard

y aurait donc un gouffre entre celles et ceux qui vivent une situation et celles et ceux qui la gèrent. Un espace rempli d’ignorance et de mépris. Un espace qu’on tente parfois de combler momentanément, quand cela s’avère nécessaire, pour faire comme si. On couvre alors l’énorme fracture d’un nuage d’hypocrisie. Vu du ciel, on ne voit plus le trou béant. Vu du sol, il est toujours là, bien que noyé dans le brouillard.

Il faut peut-être imaginer ce que vit un canard, marchant tantôt sur les abords boueux d’un étang sombre, à la recherche de nourriture, et volant plus tard par-dessus de majestueuses forêts. On ne devrait grimper vers les sommets qu’à la condition d’être accroché.e par nos tripes aux vallées de nos vies.

L’eau froide

Une mort injuste représente tant de morts injustes,
Et nous rappelle que sur terre,
Pas une seconde ne passe sans que quelqu’un ne pleure, un temps, quelque part.
Ma joie, mes amours, arrêtons-nous un bref instant.
Comme les nageurs et les nageuses, juste avant de sauter dans l’eau froide.
Prenons ce temps pour retenir notre respiration.
Ce suspend sera celui du monde qui écoute les cris de celles et ceux qui l’habitent.

Muskouille

Nous, nous créerons notre paradis dans le fond de notre cœur. Vous, vous tenterez de nous l’arracher. De nous rincer les méninges avec la sueur de votre haine. De nous extirper du corps et de l’âme nos joies secrètes.

Muskouille, élevé dans un système raciste, est l’exemple même de l’élève qui dépasse le maître.
Muskouille est très appliqué.
Muskouille est plus riche que la planète sur laquelle il vit. C’est normal, il l’a ruinée.
Muskouille vole les idées des gens qui n’en ont pas.
Muskouille refuse de régler la note.
Muskouille force le mépris.
Muskouille n’est pas aimé. Par personne. Il n’a jamais essayé. Pauvre Muskouille.

Elena

Nous étions en train de toucher le fond très consciencieusement quand Elena eut une bonne idée. Heureusement, elle fut envoyée au goulag. Maintenant, il paraît qu’elle parle de son idée à d’autres terroristes enfermés avec elle. Il faut la faire taire, dit le président. Nous, nous n’avons pas le temps : nous sommes trop occupés à toucher le fond. Alors qui va l’arrêter, avec sa bonne idée de malheur ?