Dodoge

Eloigne Must avait trouvé une idée. Elle était mauvaise et elle puait, mais avec un peu de parfum et de la publicité, ça passera, se disait-t-il. Il fit de l’oeil à Donaldo Trompe qu’il détestait mais qu’il aimait, comme lui-même finalement. Ensemble, ils annulèrent plein de choses, des contrats non signés, des fantasmes non rêvés, des plan de paix non acceptés, des annulations non confirmées. Que leurs vies étaient belles, qui tournaient, qui tournaient, qui tournaient.

Un jour, dégoûté par un plat de cervelle, pris de panique à la vue de ce pudding de neurones, Totohoutè déversa le contenu de son assiette dans la baignoire. En faisant couler l’eau du robinet, il observa effaré la gélatineuse matière disparaître lentement dans le siphon en tournoyant. Totohoutè ne savait pas qu’il venait d’écrire l’avenir du monde.

Monte Christo

Certes, on avait mis la joie au frigo et les problèmes à la casserole à pression. Mais enfin, il nous restait le confort des pantoufles et l’énergie du déni. Et nous faisions tous les jours un peu d’exercice physique : la souplesse qu’il nous fallait pour regarder ailleurs. Et puis est arrivée celle qui allait tout foutre en l’air avec une bonne humeur apparemment très contagieuse. Edgare qui tout à coup se mit à chantonner dans les couloirs. Rayeu qui souriait bêtement. Azet qui riait au milieu du repas. Alors, c’est totalement parti en cacahuète. Et aujourd’hui, j’ai peur. Un jour je me retrouverai au milieu d’une farandole sans avoir rien compris à ce qui m’arrive. Mes mains sur les épaules du précédent ou de la précédente, et des mains inconnues sur mes épaules à moi. La joie du mouvement peut-être. Ou même la sensualité de corps proches du mien. Et le pire. Aimer ça. Non. Il faut rester concentrée. Écouter les conseils. Trembler. Craindre. Haïr. Depuis hier quelqu’un frappe légèrement au mur de ma chambre. Que me veut-on ? Et si j’étais Monte Christote ? Mais enfin que me veut-on ? Me cacher dans un « body bag ». Me jeter par dessus le mur d’enceinte ? Me laisser m’écraser sur le tarmac de la route qui borde l’Ephad ? Non. Restons calme. Quand je tends l’oreille, j’entends comme un poème dans le murmure que laisse passer la paroi. « Nous qui vivons en attendant la mort, que savons-nous de ce que la mort espère de nous ? ». Si c’est pour dire des bêtises, c’est quand même mieux de dormir. C’est pas une heure pour philosopher. Maintenant, je ne dors plus. Depuis deux semaines je pense à cette question. Qu’est-ce que la mort attend de nous ? D’être vivante, je suppose. Être vivante. Voilà bien une nouveauté. Il va falloir que je me renseigne sur ce qui est possible à mon âge.

Zéro

Pour notre grand malheur, nous étions contre la peine de mort. Et même contre la prison. Qu’allions-nous faire de lui alors, lui qui nous gâchait la vie avec ses idées sales et la vue avec ses satellites ? Quelqu’un parla de le formoliser. Puis de l’empailler par inadvertance. Une autre personne évoqua la possibilité de le mettre sur une clé usb. Que quelqu’un pourrait reformater par erreur. Une autre personne avait entendu parlé d’un congélateur. Qui tombait parfois en panne. Mais non. Rien de tout cela n’allait. Il fallait vivre avec lui. Nous essayerions alors de nous accorder. Pour le plaisir de l’entrepreneuriat, il repartirait à zéro. Mais vraiment, cette fois-ci. Il se ferait tout seul, réellement, pour la fierté et le mérite. Pour le bonheur de la progression, il se verrait imposer une consigne supplémentaire. À partir d’aujourd’hui, seul l’amour qu’il ressentait pour ces semblables serait côté en bourse. Il devrait donc éprouver des sentiments pour les autres pour développer sa puissance. C’est vrai. Il repartait de zéro pour le coup.

La bac à sable

Il n’est pas impossible que la bêtise, la folie et la violence offrent une position dominante à ceux qui les pratiquent avec dévotion. Faudra-t-il en conclure que ces deux qualités sont supérieures aux autres et qu’il faille donc laisser faire ? Non.

Sur le toboggan qui file vers le fascisme, Titged glisse avec joie, en se disant à chaque instant qu’il n’est pas encore arrivé en bas, dans la bac à sables mouvants, et que donc, il n’est pas encore un salaud. Tout va bien. C’est le printemps et Titged peut encore saluer les passants de la main sans risquer les insultes. Certes, il ne faut pas lever trop haut le bras, mais à part ça, c’est l’insouciance des cheveux dans le vent, sur la pente glissante du toboggan.

Perle

Perle fait des siennes. Elle roule sur elle-même et fait briller sa nacrée rondeur. Elle fait envie tu te dis. Tu l’enfilerais bien pour en compter une de plus à ton collier. Mais Perle n’est pas dupe. Si tu tends la main vers elle, elle te fait valser d’un coup, un coup qu’elle tient de son huître. Elle connaît les requins dans ton genre. Tu la traîneras dans la boue. Qu’importe. Une Perle, même salie, reste une perle.

Le fruit

C’était une période de disette. L’état voulait réduire ses dépenses. Pour préserver l’essentiel, on prit le grand livre des comptes et on pointa du doigt le secteur à sacrifier. Le premier secteur fut la culture. Il fallait bien continuer à nourrir et à soigner. Alors on trancha net, dans l’espoir de ne pas devoir toucher aux secteurs vitaux. Il n’y aurait tout simplement plus aucun subside pour la culture. La culture devait être privée en tous lieux. Mais alors, dans un souci d’équité, on retira de l’espace public toute œuvre créée en tout ou en partie grâce à de l’argent public. Par exemple, cette statue de Leopold II, défendue à une certaine époque parce que les wokes voulaient la retirer à cause de l’image qu’elle véhiculait, serait maintenant déboulonnée par celles et ceux qui la défendaient à l’époque, mais cette fois-ci, pour de bonnes raisons. Elle était le symbole de ce qu’on ne voulait plus voir: un art subventionné (il fallait donc bien faire la différence entre la bonne cancel culture, dite cancelure, et la mauvaise cancel culture, dite wokancel). La ville devint un énorme espace de débat. Cet édifice, rénové en partie avec de l’argent public, était-il considéré comme une œuvre d’art ? Allait-on le détruire ? Cette fresque commandée à l’époque par la ville, comment la recouvrir sans que les couches de peinture apposées par un ouvrier communal, payé par de l’argent public, ne soient un jour considérées comme de l’art ? Par quoi remplacer l’hymne national ? Par le tube du moment ? Et puis comment faire pour brûler tous ces livres sans que l’état ne paie au moins les allumettes ? Cela prit plus tard des proportions encore plus surprenantes. Toutes les entreprises percevant de l’argent public, ou bénéficiant d’emplois subventionnés ou de ristournes sur quelque taxe que ce soit, toutes choses auxquelles ces entreprises tenaient énormément, travaillèrent à ce que leurs produits ou services ne soient jamais assimilables à de l’art. Tout devint laid, mal fait, partout. Dans les magasins, dans les rues, dans les airs. Et puis un jour, on réalisa qu’une œuvre réalisée sans aide de l’état mais achetée par une personne dont le salaire était payé en tout ou en partie par l’état, et bien, on réalisa que l’artiste ayant créé cette œuvre était de facto soutenu par l’état. Alors on visita toutes les habitations de toutes les personnes payées un tant soit peu par l’état. On arracha tout ce qui était un peu joli ou produit par un ou une artiste. Même le papier-toilettes était ausculté. Une tasse de thé avec une reproduction de Gauguin ? Au feu. Une photo de famille par un photographe professionnel ? Poubelle. Un CD de musique traditionnelle bretonne ? A la décharge. Et bientôt cette chasse au beau concerna tout le monde, car qui pouvait prétendre n’avoir jamais bénéficier d’un chèque repas, d’une entrée gratuite au musée ou de la réparation d’un trottoir ? Et qui pouvait jurer que cette économie n’avait pas été placée dans tel ou tel bel objet ? Plus rien ne résista. Dans l’espace public et dans l’espace privé régnait la laideur, car le beau d’où qu’il vienne était potentiellement subventionné. Puis on réalisa que l’art n’était pas que beau. Il était aussi parfois intéressant. L’art offrait un reflet du monde des humains et des humaines qui avait le don de faire réfléchir. Alors on commença à s’attaquer à ce qui était considéré comme potentiellement questionnant, neuf, déroutant. Un livre d’école ? On y écrivait maintenant que les choses étaient comme elles étaient. Une visite guidée pour une délégation diplomatique ? La personne en charge de la visite ne donnait plus que les directions à suivre pour trouver la sortie. Un panneau d’affichage électronique sur une place de village ? Celui-ci déroulait inlassablement le même message : « Grâce à la vigilance de votre collectivité, ce panneau ne diffuse que des informations que vous connaissez déjà ». Tout le monde vivait maintenant une vie idéale. Tout se valait, et tant pis si l’égalité s’était réalisée par le bas. L’essentiel était là : on ne rêvait plus. C’était tellement reposant. Les choses étaient comme elles étaient, comme on l’enseignait maintenant. Inutile d’espérer. C’était là du temps perdu. On pouvait enfin se concentrer sur l’essentiel, dont la définition était maintenant la même pour tous et toutes : posséder le repos de la laideur et le confort de l’évidence. Mais, un jour, la machine se grippa. Quelque part, on ne sait plus très bien où tant les quartiers et les villes étaient semblables, une personne quelconque eut une émotion en observant paresseusement une fissure dans la façade de l’immeuble d’en face. Un petit trait de vide qui ne dessinait rien de reconnaissable mais qui eut le talent d’éveiller un sentiment mêlant la joie et la mélancolie. C’était quelque chose d’indescriptible. La personne eut l’envie d’en parler à son enfant. Celui-ci observa avec attention la fissure. Et puis, il demanda si l’espace ouvert par une fissure était un espace neuf. S’il contenait quelque chose qui, auparavant, n’existait pas. Ou si ce que cette fissure contenait avait simplement été emprunté ailleurs. Et si sa maman avait déjà eu une fissure. Toutes ces questions ne trouvaient pas de place dans le monde tel qu’il existait alors. Alors ces questions ont dû, pour exister dans l’esprit de l’enfant et de sa maman, créer d’autres fissures. Qui ont engendré d’autres questions. Qui ont été la cause de nouvelles fissures, sources de nouvelles questions. Une rue remplie de questions. Puis un quartier de questions. Puis une ville de questions. Puis une rivière de questions qui coula très loin de là, jusque dans un pré abandonné, où elle nourrit un arbre oublié sur lequel poussait une fleur qui tenterait alors vaille que vaille d’apporter une réponse à l’une de ces questions. Une réponse qui aurait la forme d’un fruit dont la couleur, et puis le goût, viendraient bientôt remplir une fissure qui traînait en effet depuis longtemps dans le coeur de la maman de l’enfant. Ce fruit, on ne le connaissait plus. Il apportait dans le monde un élément méconnu. Et cet élément était à nouveau le bienvenu car il trouvait une place dans un coeur qu’il fallait soigner et auquel il fallait rendre le courage. Il était grand temps. A la radio, on disait déjà qu’il était impératif d’aller plus loin. Qu’il fallait bien continuer à nourrir. Alors on trancha net, dans l’espoir de ne pas devoir toucher aux secteurs vitaux. Il n’y aurait tout simplement plus aucun subside pour le soin. Le soin devait être privé ou ne plus être.

SUV

L’aigreur avait tout envahi. Les estomacs, les foies, les coeurs. Les pieds même. On avait parfois l’aigreur des pieds. On n’aimait plus trop aller là où nos pieds nous emmenaient. Du coup, ça suintait de nos pieds, un liquide brunâtre qui sentait le regret. Ça suintait par nos oreilles quand on avait l’aigreur des tympans et qu’on s’exaspérait de ce qu’on entendait. Ça suintait de notre bouche, quand on n’en pouvait plus de ce qu’on disait, et parfois ça suintait du coeur parce qu’on avait jusqu’à l’aigreur de nous. Un jour, mon voisin a atteint le dernier stade. Un matin, voilà que ça suintait de son SUV. Il fallait réagir. Le dernier refuge venait de tomber aux mains de l’ennemi, cette maladie invisible qui entrait sans frapper. Depuis son Carpool jusque dans l’égout du trottoir, la longue traînée sombre empestant l’info-trafic s’écoulait lentement, obligeant les passants à faire un détour en se bouchant le nez. Il fallait se rendre à l’évidence. La ville était infestée jusque dans ses plus petits recoins. Comment faire maintenant ? Fuir la ville ? Ou s’enfermer chez soi, ne plus ouvrir à personne ? Non. Il fallait sortir de là par le haut. Affronter le mal et isoler les malades. Il fallait battre l’aigreur au sprint. La première chose à faire était simple et si compliquée à la fois. Il fallait, disait-on dans mon manuel, poétiser tout. Nos cœurs, nos foies, nos estomacs, nos pieds, nos oreilles, nos bouches. Même nos SUV.