Veste

Jakelie adorait retourner des vestes. Elle allait dans de beaux magasins, choisissait une jolie veste dans un rayon et allait se cacher dans une cabine d’essayage charmante. Elle retournait alors la veste lentement, avec une délectation infinie. Elle disait « Je la porterais comme ceci, je la porterais comme cela ». Retourner sa veste, pourquoi pas finalement, mais alors humblement, discrètement, silencieusement, intérieurement. Dans une cabine d’essayage par exemple.

Que oui

Tom avait toujours dit que non. Mais maintenant qu’il semblerait quand même que oui, Tom dit qu’il n’avait pas vraiment dit non. Il avait dit que si non, alors oui que non que oui. Du coup, c’était pas vraiment non. Tom pense même que si ça tombe, il est le premier à avoir pensé que oui tout en disant que oui que non que oui. Et que tout ceux et celles qui crient maintenant que oui ne disaient rien avant et que peut-être que c’est pire que de dire que non surtout si on pense que oui en même temps qu’on dit que non en sachant qu’un jour, de toutes façons, on dira que non mais bon, puis que oui peut-être, puis que oui mais attention, puis mais que oui, évidemment.

Tom joue avec les clés de sa jolie voiture. Que oui. Et ça, il le sait, oh que oui. Mais c’est pas pour ça qu’il le dit. Le fruit de la réflexion n’arrive jamais à l’esprit de Tom. « C’est pas moi qu’aurais croqué la pomme » dit Tom. Que non. Tom dort sur ses deux oreilles. Il dort comme un bébé pendant qu’on les assassine. Que oui.

Les embruns

Pierrette Segozin n’existe sans doute pas. Pourtant elle écrit des choses inoubliables de silence. Pierrette Segozin n’a jamais rien publié. Pourtant elle nous inspire à longueur de journée. Pierrette Segozin ne répond pas au téléphone. Pourtant, elle n’a jamais demandé de changer de numéro. Pour l’entendre, il faut tendre le cœur et saisir les mots qu’elle souffle dans tous les déserts du monde. Pierrette Segozin est à la poésie ce que le vent de la mer est aux embruns.

Peut-être que la présence n’existe que par l’existence de ceux et celles qui sont absentes. Et inversement.

L’élue

Nous aurons, à l’heure dite, la réponse tant attendue. Sommes-nous l’espèce élue, et si oui, est-ce nous alors le peuple élu parmi l’espèce élue, et si oui, suis-je moi l’élu des élus parmi les élus ? Dieu a voté et c’est maintenant que le dépouillement a lieu. C’est maintenant et tout mon corps espère, et toute mon âme craint. Des bruits courent. Ce ne serait pas un homme de notre peuple. Même pas de notre espèce. Même pas un homme. Nous, nous serions juste quelque chose. Voire même un petit quelque chose. Ce serait même une femelle, l’élu. Enfin, l’élue. Oooh que c’est bizarre de dire ça, l’élue. Que deviendra-t-on alors ? Et qui va changer le « il » en « elle » dans toutes les écritures ? Et comment allons-nous expliquer notre longue prétention, subitement injustifiée ? Sera-ce une girafe ? Une amibe ? Une salade ? De la pierre bleue ? Une caverne ? Une poche de gaz ? Une semaine de congé ? Qui sera l’élue ?

Scandale

Un autre monde était possible. Il pouvait se créer à chaque seconde dans le cœur de celles et ceux qui le désiraient. Il suffirait un jour d’appliquer les rêves intenses que les âmes avaient nourris. Mais est-ce que tous les rêves se réalisent ? demanda Rashel. Non, répondit Salma. Mais la question n’est pas de savoir s’ils se réalisent, mais s’ils se vivent. La différence était considérable, et voilà que ce qui restait de l’ancien monde en Rashel s’écroula sur les pompes d’un vieil homme qui passait par là. De belles pompes en cuir qu’il avait bien méritées, lui qui s’était fait tout seul à force de volonté, de traversées de rue, de coups de bol, de retournements de veste et de trahisons.

Nelly

La raison du plus fort n’est jamais la meilleure. La raison du plus fort est celle qu’on impose. Or si c’était la meilleure, pourquoi devrait-on l’imposer ? Voilà pourquoi le plus fort ne trouve jamais la meilleure solution, elle qui serait adoptée sans discussion, ce qui ferait de lui un idiot, s’étant armé pour imposer une évidence.

Nelly a une bonne idée. C’est une idée qui ne fera ni morts, ni malheurs, ni problèmes. Une idée qui ne fera ni fric, ni gloire, ni tube. Nelly a une bonne idée dont personne ne veut. Alors elle la garde pour elle. Quelle bonne idée.

Les ptits

La déclaration de culpabilité collective est ingénieuse. Elle s’applique avec goût dans certains cas, mais pas dans d’autres. Elle frappera toute la famille pauvre, qui n’avait qu’à. Elle touchera la nation entière, qui, désarmée, savait pourtant bien que. Elle condamnera le peuple dans son ensemble, qui priant le même dieu que des criminels, aurait dû. Mais elle épargnera les plus forts, les plus terribles, leurs familles et leurs frontières, qui détourneront les soupçons à coup de surprises médiatiques et militaires. C’est todi les ptits k’on spotche. Et pour se faire, on chausse plus grand, de la botte de fer, pour n’en laisser échapper aucun. Combien sont-ils vraiment à penser qu’un pauvre mort n’est plus malade, ni vieux, ni seul, ni sans emploi, qu’un pauvre mort n’est même plus pauvre ?

Rastoufik vient d’entendre la sanction. Aucun Rastoufik ne sera plus supporté dans les couloirs souterrains menant à la pyramide. Il ne pourra plus rêver. Il ne pourra plus espérer des jours meilleurs. Il restera dans l’ombre des caves du royaume. Rastoufik verse une larme. Il a appris à n’être pas dépensier. Cette larme, bien qu’étrangère, pauvre et seule, fait du bien à la terre dans laquelle un concierge, en secret, fait pousser des chicons.

On le savait

Messieurs, ça va être compliqué de dire qu’on ne savait pas. Tout le monde sait, et tout le monde sait que tout le monde sait. Alors on dira qu’on sait, mais que ce n’est pas vrai, même si tout le monde sait que c’est vrai. Mieux vaut passer pour un con fini que pour une merde humaine.

Les lanternes

Hier, on a redit bonjour et au revoir à quelqu’un. On s’est aussi serré les coudes pour tenir dans nos bras une toute petite et nouvelle née. On a parfois pris un morceau de tarte au rire, sans se laisser pour autant embarquer par la mochitude des choses. Puis trois lanternes sont montées dans une vraie nuit pour porter leur lumière aux ténèbres, pour dire que les gens vivent même dans la mémoire de ceux et celles qui ne les ont pas connus. Quelque part, dans un jardin, ou dans une chambre d’enfant, ou sur un trottoir, quelqu’un a vu passer trois montgolfières dont les flammes ont peut-être redonné un peu d’espoir. On ne sait pas.

Faible est la chance de ne jamais croiser le malheur. Grande est celle de se sentir entouré.