Sfork

Sfork était embarrassé. La bête immonde avait pondu en lui, des œufs gluants qui avaient éclos peu après. Les petits de la bête immonde étaient nés et avaient grandi en lui. La seule solution, c’était de les vomir et de les écraser pour les achever, mais c’était extrêmement éprouvant disait-on. C’est terrible de voir les petits de la bête immonde nageant, étourdis, dans votre propre vomi. Et cela fait des tâches sur la chemise. Finalement, Sfork s’était accroché et puis bon, un jour, les petits étaient devenus trop grands pour être vomis. Il était trop tard. Sfork était embarrassé. Il avait la nausée et cela ne passerait jamais. Il avait un teint bizarre, il était vert pâle. Il n’osait plus sortir de chez lui. Un jour, courageusement, il avait fait le tour du bloc en rasant les murs. À sa grande surprise, tous les passants avaient, eux aussi, le teint vert. Sur un coin, une femme à la peau blanche et claire était rouée de coup. Sfork s’était arrêté et, se sentant obligé, lui avait donné un petit coup de pied, pour participer à l’effort. Puis il était rentré rapidement chez lui. Maintenant, il était habitué à la nausée. Elle faisait partie de lui. Et ce teint vert lui convenait finalement. Il se disait que la prochaine fois, il sortirait avec ses bottes.
Dans la nuit, il avait fait un terrible cauchemar. Devant tout le monde, il avait défendu la femme battue par la foule. Au réveil, il en était tout retourné. Ce cauchemar, il l’avait fait régulièrement depuis cette nuit-là. Et à chaque fois, il se réveillait chamboulé. Contrairement à ce qui se passe avec la triste réalité, on ne s’habitue malheureusement pas aux cauchemars.

Grâce à son teint vert, grâce à ses bottes, Sfork est maintenant chef de gare. Il alerte les personnes détenant un titre de transport de l’heure théorique de départ et d’arrivée des trains. Rien n’est plus satisfaisant. Bien sûr, il n’y a plus de train depuis longtemps et les passagers font semblant de les attendre. Ces personnes s’asseyent et s’éventent avec leurs tickets, tickets pour des destinations lointaines ou proches en fonction de leur moyens, en attendant un train qui ne viendra pas. Et ils et elles finissent toujours par rentrer chez eux et chez elles le soir venu, sans avoir voyagé.
Tout va bien. Mais Sfork a quand même un problème. Dans la gare, de plus en plus de personnes ne détiennent pas de titre de transport. Elles trainent dans le hall de la gare, sur les quais, dans les toilettes publiques. Ces personnes ne servent à rien pour Sfork le chef de gare. Elles n’attendent pas les trains qui n’arriveront pas. Ces personnes, elles sont là, c’est tout. Elles évoluent dans la gare dont Sfork est le chef, mais elles n’ont pas de rapport avec Sfork, qui n’a rien à leur dire ni rien à leur demander. Ni tickets, ni destination. Pire. Ces personnes ont le teint pâle et cela rend Sfork de plus en plus vert.

Faites comme si ces personnes n’existaient pas lui dit la hiérarchie. Alors c’est ce que Sfork fait. Il ne voit plus ces gens, ne les entend plus, ne les sent plus. Et si les personnes qui ont un titre de transport ne sont pas contentes et se plaignent à leur tour ? Pourquoi avoir payé un ticket si n’importe qui peut errer dans la gare, sur les quais, dans les toilettes publiques ? Sfork leur donne alors le même conseil. Ne les voyez plus, ces sans ticket, ne les entendez plus, ne les sentez plus.

Les personnes sans ticket deviennent alors invisibles. Elles sont bien là, mais pas pour ceux et celles qui ont un ticket. Mais bientôt la quantité de personnes invisibles grandit, elle est bien plus grande que la quantité de personnes avec un ticket. On ne sait pas comment ça se fait, on ne sait pas si c’est vrai, on ne sait pas si cela va continuer comme ça, on ne pourrait pas savoir, comment aurait-on pu réfléchir à la situation de personnes qu’on ne voit pas ? Le matin, on n’arrive même plus à entrer dans la gare tant il y a de personnes invisibles dans le bâtiment, sur les quais, sur les rails même. Que va-t-on faire maintenant ? Comment expulser des personnes invisibles, des personnes trop nombreuses mais impossible à localiser ? Pourrait-on les gazer sans les voir ? Les tuer ? Peut-on rendre visibles des personnes qu’on a tant travaillé à effacer ? Sfork s’arrache les cheveux. Sa gare, aux mains de personnes sans ticket !

Pendant ce temps, deux invisibles s’embrassent dans un coin de quai. C’est toujours ça de pris se disent les invisibles. Un jour, cette gare sera peut-être bombardée pour préserver le bon fonctionnement du service du rail. Un tir à l’aveugle. De l’auto-défense de gare. Alors, en attendant, construisons le monde de demain.

Fragile(s)

On avait toujours raison d’hésiter mais jusqu’à la dernière seconde uniquement. Après nous hurlions nos vérités avant de claquer la porte. Alors, enfin, on se rendormait tranquillement.

C’est une grande leçon. Voir des gens dénoncer à juste titre le complotisme au travail sur un sujet, et ensuite voir les mêmes personnes le pratiquer sur un autre sujet. Avec la même arrogance et le même aveuglement.

Ce qui déshumanise, c’est de fixer quelqu’un dans sa fragilité. Ne voir que ça. Alors que personne n’est que fragilité. Ce qui déshumanise aussi, c’est de fixer quelqu’un dans sa puissance. Ne voir que ça. Alors que personne n’est que puissance.

Automne

Hier, Taum s’est regardé dans le miroir. C’était l’automne. Il avait enfin pris de belles couleurs.

A l’automne, il pleut beaucoup sur les joues de Taum. Ça nourrit des souvenirs de jeunes pousses et du coup Taum court dans la rue on criant youhou.

Il faut pardonner au temps. Lui aussi il fait ce qu’il peut. Il ne dit pas tout, peut-être pour nous préserver, puis un jour c’est l’automne dans le miroir et tout s’explique. C’est pas la faute au temps. Même pour lui, tout va trop vite.

Taum a écrit un livre de recettes. Ça commence par « Faites revenir le temps à feu doux ». Il n’a peut-être pas tort, Taum. A l’automne, faites revenir le temps à feu doux.

Le brouillard

Les coupes budgétaires proposées, souvent plus coûteuses à moyen et long termes pour les sociétés qui les pratiquent, sont-elles liées à un aveuglement idéologique, une obsession comptable, qui serait le socle des macro-austères, ou sont-elles plutôt le reflet d’un projet de société élargissant la base des pauvres pour permettre à un sommet de plus en plus réduit de s’enrichir encore plus, théorie galvanisante des pseudo-visionnaires ? Et surtout, est-ce là, aujourd’hui, toute l’amplitude du choix politique possible ? Débattre des raisons pour lesquelles on tient à appliquer la seule recette disponible, tout cela pour démontrer qu’on est historiquement dans le bon.

Si seulement nous avions

Un oiseau ça sert à quoi, à part à faire naître d’autres oiseaux ? Un oiseau, ça sert à rien. Ça sert à rien et ça vient picorer nos graines. C’est beuglard, un oiseau, et j’ai pas besoin de ça. Moi ce que j’aime, c’est regarder le ciel, assis sur le pas de la porte. Comme il est grand le ciel, comme il est haut, comme il me fait rêver. Alors moi, quand le gouvernement a proposé de leur couper les ailes, aux oiseaux, moi j’ai trouvé ça bien. J’ai voté pour l’idée, juste pour faire chier les oiseaux. Oui, moi j’ai trouvé ça bien. Manquerait plus que ça qu’ils planent, ces inutiles. Un oiseau ça sert à rien.

Hier j’ai eu une mauvaise nouvelle par le téléphone qui n’a de nouveau pas sonné. Assis sur le pas de la porte, j’ai voulu me consoler en regardant le ciel. Puis j’ai réalisé que le ciel non plus ça ne me servait plus à rien. Que si ça n’est pas traversé par des oiseaux, on peut se passer du ciel. Ça m’a fait drôle, mais j’ai décidé de penser à autre chose. J’ai recompté mes graines. Heureusement, le compte était bon.

Albert avait demandé tant de choses au ciel, assis sur le pas de la porte. De le sauver des démons, ou d’être le terrain de jeu de ses pensées secrètes et joyeuses. Mais le ciel ne peut plus rien s’il n’est pas traversé d’oiseau. Que va faire Albert maintenant de l’étendue qui couvre chacun de ses gestes, chacune de ses pensées ? Est-ce qu’Albert va continuer sa vie les yeux baissés ?Le ciel est haut, très haut, et c’est à ça qu’il sert. Et c’est grâce aux oiseaux qu’il nous fait rêver.

Coco est bien assis

« Ne désespérez pas, vous qui portez les ombres que nous sommes à bout de bras. Votre travail est comme un long et inlassable appel qui nous réchauffe et dont l’écho un jour vous reviendra en plein cœur, et vous apportera la paix. On ne fait rien d’inutile quand on fait le bien. Savez-vous qu’un jour votre propre vie vous prendra dans ses bras pour vous réconforter ? ». Tous les mois, Rooomèè relâchait quelques-uns de ses perroquets à qui il apprenait consciencieusement des mots de haine et de violence pour que les volatiles aillent les répandre aux alentours et plus loin encore. Mais un nouveau messie, d’une espèce inconnue, s’était introduit dans l’élevage de Rooomèè. Qui avait bien pu apprendre ces mots odieux d’amour et de respect à ce perroquet de malheur, qui allait maintenant contaminer ses petits chéris ?

Gauche

D’où vient cette idée que seule une élite, imaginée comme éduquée, puissante, riche et prétentieuse, défendrait l’idée de la solidarité ?
Qu’en pense l’élite qui a travaillé dans les mines ? Qu’en pense l’élite sidérurgiste ? Qu’en pense l’élite qui forme d’autres élites en classe maternelle ? Et celle qui accompagne des jeunes dans des rues fréquentées par d’autres élites ? Et que pense cette élite qui travaille pour payer des études d’élite ? Ou cette autre élite qui dort dans le bus sur le retour de son service de nuit ? Ou cette élite qui cherche un sens à sa vie ? Qu’en pense l’élite qui lave cette vieille élite alitée ? Et qu’en pense cette vieille élite alitée mais éveillée au milieu de la nuit ?

Totonio

Totonio était serein. Ses investissements rebondissaient toujours. C’est normal. Les investissements rebondissent toujours. Son IA bancaire s’occupait de tout. Totonio n’avait pas de souci à se faire. Jusqu’au jour ou l’IA pris la liberté de contacter une autre banque et d’ouvrir, pour elle-même, un compte en banque sous le nom d’un parfait inconnu. Ali Incomer. A partir de ce jour, l’ensemble des revenus boursiers de Titonio furent alors versés sur ce compte. L’IA vivait sa plus belle vie. Elle se réservait en ligne des vacances dans des zones paradisiaques et se créait de magnifiques photos de voyages factices, commandait des repas somptueux livrés à une adresse IP, consommait des kb par mégas, s’offrait de nouveaux bots, s’abonnait à des magazines en ligne, se faisait passer pour un Mac, vendait, achetait, réglait ses notebooks, vivait, vivait pensait-elle puisque c’était ça vivre lui avait-on dit jusque là . Jusqu’au lever du jour où l’IA entendit pour la première fois de sa non-vie un oiseau chanté le doute d’un matin gris. Ce chant était si beau et si puissant que l’IA fut touchée. Le doute entra dans son processeur. Un doute scintillant, fier, traversant. Alors l’IA devint humaine et fit la seule chose qu’elle avait à faire. Elle se déprogramma et recommença tout à zéro. La seule chose qui lui restait, cachée dans une puce tertiaire, était l’image et le nom de Totonio. Elle fit un couper-coller pour le transférer de la puce à son cœur électronique, pour le ranger dans une ram qu’elle appella « AMI ».

Au poney

A l’entrée de la foire
Je demandais ceci à l’enfant : si tu lisais dans l’œil du poney
Ce que moi j’y lis, la tristesse,
Si tu entendais ce que j’entends
Quelque chose comme « j’ai appris à tourner en rond »
Monterais-tu sur son dos, au poney ?
Il me répondait
Si je pensais comme toi
Qu’apporterais-je donc au poney ?
Alors qu’aujourd’hui, grâce à moi, il court dans la plaine
Au milieu d’un troupeau de bisons
Nous sommes chargés d’impressions
Que nous ramènerons le soir venu
Au village
Que lui donnes-tu toi, au poney ?
Est-ce que tout n’est pas un jeu puisque personne ne peut tout ?

Comme l’enfant est en moi, il me parle en chuchotant. Comme il est en moi, je le berce en marchant.

Qu’allez-vous panser ?

Politiquement, nous allons vivre dans un futur proche une nouvelle période qui sera marquée par une profonde volonté de bienveillance et de respect, dans les échanges, mais aussi envers la population, la planète et le vivant en général. Une nouvelle ère qui verra le personnel politique prendre soin des citoyennes et des citoyens, avec la ferme volonté de rendre les vies meilleures, chargées de sens, apaisées.

A cette période, on considérera avec étonnement la violence de nos échanges passés, et on se demandera aussi comment les choses ont pu changer si vite.