2024/Eve

Ils sont trois sur la touche avant que ne commence la partie. Ils comparent leurs biceps. Le maigrichon est moqué. Il essaie de faire bonne figure mais la partie est perdue, les deux autres appellent les copains et bientôt toute la bande rit de lui pendant tout le match. Le match est fini. Malgré ses deux goals, le plus fin est frustré. On l’appelle maintenant « la femmelette ». Sur le muret sa petite sœur l’attend. Il vient vers elle, il est l’heure de rentrer. Il jette son sac au sol, juste devant sa sœur. Elle réagit en lui demandant ce qui lui prend. Il la frappe, reprend son sac et part vers la maison. Elle pleure et le suit en reniflant.

Le soir il fait un dessin, assis à la table de la cuisine. Des soldats s’entretuent devant un char d’assaut. Sa mère le félicite. Son père lui demande s’il a fait ses devoirs. La petite, elle, reste dans la chambre. Elle ne dit rien. Ses devoirs elle les a fait pendant le match de foot. Elle n’a pas vu les deux goals de sa femmelette de frère. Elle pense à autre chose. Elle pense au monde qui va changer. Elle pense à cette situation complexe. A quel point il est nécessaire et en même temps difficile d’aimer dans certaines circonstances.

2034/Pau

Ici les gens vivent bien. La nature est partout entre le béton. La moindre fissure est mise à profit. Ici les gens et le reste, tout le monde vit comme il faut. Sur le sol, des citrons mûrs font la sieste en attendant d’en savoir plus sur leur sort. Une mésange fait sont nid à côté de la porte d’entrée. En sortant, nous faisons un petit détour pour ne pas l’effrayer.

2034/Om

Certes, nous nous enrichissons grâce à la souffrance des gens, mais il faut doser le malheur, pour ne pas créer la nécessité absolue d’une réaction rapide et violente. Dans l’histoire, de nombreux dominants ont regretté leur surdité aux cris et aux plaintes. Dans cette optique, nous avons créé le malheuromètre. Il permet de savoir où l’on se situe par rapport à la limite. Et avec cet appareil, nous allons nous enrichir. Nous vendons cet appareil aux États, qui payent avec l’argent des citoyens. Nous sommes au carrefour de la douleur et cela va nous faire un grand bien.

2032/Dr Du

Il avait un bien beau métier. Il était e-clown à l’e-hôpital. Sur l’écran, son nez rouge amusait un autre écran, celui sur lequel apparaissait à distance un e-patient. Ce jour-là, c’était une personne souffrant d’une maladie de plus en plus rare, une mélancolinosithe, associée aux maladies psycho-gauchisantes. Le patient ayant reçu son diagnostic par coup de pied au cul électronique, son image avait du mal à s’asseoir, si bien que c’était à la numérisation de son nombril que l’image du clown s’adressait.

Que faisait pendant ce temps-là les forces de l’ordre ? Elles opéraient des visites en présentiel chez des suspects soupçonnés d’ouverture envers des personnes e-migrées.

2030/Roggio

Ils et elles se coupèrent une main en signe de protestation. On leur reprocha la dramatisation de la manifestation, et une amende arriva plus tard dans les boîtes aux lettres pour les souillures laissées sur la voie publique. Quant aux revendications, il fut décrété qu’elles n’étaient pas raisonnables. Elles furent classées : certaines feraient fuir les riches, d’autres n’étaient pas viables financièrement, d’autres encore créeraient un appel d’air. Les mains coupées, qui avaient été laissées sur la chaussée par les manifestant.es, furent ramassées par le service de propreté et revendues au plus offrant.

Quelques mois plus tard, on recherchait l’auteur d’un vol à l’étalage. Un miséreux. On retrouva des traces d’ADN sur la caisse de pommes. Après deux semaines de recherche, une lasagne bolognaise fut arrêtée.

Il n’est pas sûr qu’on ait toujours pris le bon aiguilage. Si tout se vend, on finira tous et toutes en lasagnes, bouffées à une heure de grande écoute.

2027/Éric

Eric est assis dans la gare de Nouilles-les-Anges. La petite gare de la petite ville n’attend qu’un train par jour, et Éric ne compte pas le louper. Il est en avance. La salle d’attente est silencieuse et sur le quai, un moineau attend patiemment d’hypothétiques miettes. Tout à coup, une annonce. « Attention, des pickpockets opèrent actuellement dans la gare. Prêtez attention à vos affaires personnelles. Ne leur laissez aucune chance ». Par réflexe, Éric met la main à sa poche. Tout va bien. Son portefeuille et son téléphone sont toujours là. Il regarde autour de lui. Personne. Il se lève et va voir sur l’unique quai. Personne. Normal. Depuis bien longtemps, plus personne ne vient à Nouilles, donc plus personne ne part de Nouilles. Eric est venu pour sa campagne. Il a bien parlé du grand effacement, comme prévu. A la fin de sa prise de parole, une petite fille est venue le trouver. Elle seule était restée dans la salle pour l’écouter. Elle lui a chuchoter quelque chose à l’oreille, à Éric. « Monsieur, oubliez votre grand effacement. Il vaut mieux penser au grand chambardement qui arrive. »

Eric est troublé maintenant. Il cherche le pickpocket. En passant devant le miroir de la salle d’attente, il voit son reflet et s’arrête pour l’observer longuement. Bien sûr. C’est lui le pickpocket. La petite fille avait raison. Il le sent en lui.

« L’amour est toujours possible, même après une vie perdue ». Le contrôleur du train est un peu surpris, mais il sourit à Éric. Il est rare qu’un voyageur lui adresse la parole, et même s’il n’a pas compris ce qu’Eric a voulu dire, au fond, il sent que ces mots-là lui font du bien.

2023/Camille

Camille regrettait de n’avoir point voté. La méchante avait gagné. Certes sa voix n’y aurait rien changé, mais n’avoir rien exprimé n’était plus très bien vu. Certes elle militait depuis 20 ans, mais quand elle en parlait, les gens haussaient les épaules.

Raymond avait voté Poutou. Un vote inutile lui disait-on. On l’appelait « le couillon ». Lui il rigolait. Il avait toujours voté pour lui, et recommencerait. « C’est une posture », disait-il.

Isabelle avait voté Mélenchon. Elle râlait sur Camille. « C’est à cause de personnes comme toi que nous en sommes là ».

François avait voté Macron. Il avait l’impression d’être le seul à avoir fait ce qu’il fallait.

Georges était dans le bon camp : il avait voté Le Pen. Seule Camille osait le lui reprocher publiquement. Un jour, Georges lui avait apporté son c4. Personne ne lui avait plus parlé. Tout le monde s’intéressait beaucoup à la moquette, que l’on fixait longuement.

« Tout est politique » ricanait Georges, « même la moquette ».

Camille habitait dans un petit appartement, avec du plancher au sol.

2022/Marine

Lui – Hey hey hey, Marina La Poutina, savez-vous que le dey de Kiev a une verrue juste en dessous du nez ?
Elle – Vlad, grand fou ! Bientôt Paris sera à vous.
Lui – Je l’espère. Il me faut une victoire et le front de l’est est mal engagé.
Elle – Qui vote trop vite pour moi, vote longtemps pour vous, Poutinou.

2031/Capitaine André

J’ai une admiration sans limite pour le courage des petits courants d’air frais qui viennent se faufiler jusqu’à nous dans cette atmosphère sulfurante. J’en profite alors pour une brève inspiration. Puis c’est reparti pour un long soupir. J’aurais dû suivre les conseils de mon généraliste et pratiquer l’apnée car il est difficile de surnager sous ce ciel plombé. Heureusement ma bouée est fidèle au poste. Ma bonne vieille bouée, gonflée du souffle précieux d’une âme amie. Je flotte d’amour au milieu de la tempête. Courage, une île viendra. Je pourrai alors m’allonger sur la plage et m’exposer en faisant sécher mon maillot rayé à une branche, tel un étendard signalant ma présence. Seul, je n’ai jamais été pudique, et j’ai besoin d’un drapeau. J’attendrai. J’attendrai la révolution, qui viendra par la mer. Et il faudra se montrer patient. Le changement viendra cette fois-ci d’une île déserte.

2009/Sandra

« L’homme dominant n’est pas libre, il est lui-même dominé par sa propre dominance. Certes, sa position est préférable à celle du/de la dominé.e, mais en aucun cas il n’est un homme entier car il ne vit pas sa vie. Il vit la vie que lui impose le système. Et s’il vit sa dominance dans le contentement, c’est un contentement similaire à celui de l’achat compulsif. Il n’est pas lié au bien-être mais à la réassurance engendrée par le conformisme exprimé envers le groupe.

L’esclave et le maître sont enchaînés. Le maître, en libérant véritablement l’esclave, se libére à son tour réellement. Et seul l’homme libre peut aimer vraiment, sans crainte au bord du cœur. »

Sandra Kim, « N’attends pas la fin de la chanson pour te rendre compte que tu n’es qu’une poussière dans cet univers ».