Renseignez-vous

Jasonnet décida de passer à une meilleure version de lui-même. Plus courageuse, plus consciente, plus éveillée. Il avait éteint l’éclairage de la pièce et alluma son plafonnier intérieur. La poussière qui s’était déposée recouvrait la moindre de ses pensées. Il fallait décrasser tout ça. Il se secoua la tête et le cœur, et des nuages de vieilleries sortirent par ses oreilles et ses narines. Ça sentait le moisi. Jasonnet voulait mettre sa pensée en mouvement. Et assez vite, il sentit comme un moteur ronronnant dans sa tête, et une vibration dans son cœur. « Nager ça ne s’oublie pas, penser non plus » se dit-il. Alors il alluma l’éclairage de la pièce. Devant lui, une feuille sur laquelle était écrite une question.

« Le dirigeant en question propose-t-il une politique qui aurait plu à un gouvernement fasciste? ». C’était un questionnaire à choix multiples. A. Oui. B. Non. C. Je ne sais pas. Il entoura la réponse C. Puis il retourna la page. Au recto, il était écrit A. Réveillez-vous. B. Rendormez-vous. C. Renseignez-vous.

Le parasite

C’est l’histoire d’une trouvaille inlassablement redécouverte.
Le mensonge peut tuer la vérité de l’intérieur, et même prendre sa place. Tel un organisme simple qui phagocyte l’être complexe, le tue, et le fait vivre de l’intérieur en prenant son aspect. Telle aura été l’histoire de la violence politique. En conséquence, quelques-un.es auront régulièrement eu le tort d’avoir raison.

Amer

La bêtise se vendait en sachet, et à prix d’or. On passait chez un revendeur agréé et on rentrait vite chez soi, on l’avalait avec un grand verre d’eau. C’était très amer. Pas pour celui ou celle qui ingérait le produit, mais pour les personnes qu’il ou elle allait croiser de près ou de loin dans le futur. Les gens s’en achetaient régulièrement pour augmenter leur taux de bêtise dans le sang. C’était, à l’évidence, la clé du succès. Tout le monde rêvait de rejoindre le cercle des puissants et des quelques puissantes. On se photographiait avec le précieux produit en main. On s’en faisait faire des bracelets, des pendentifs, et pour les plus aisés, des manteaux d’hiver. On s’en injectait dans les lèvres, dans les seins, dans les paupières, dans le lobe frontal. On l’affichait en 20 m² sur des panneaux publicitaires. Et on la jetait par les fenêtres, quand vraiment on frôlait la surdose.

Il y avait plus fou encore. Dans certains bars louches, on proposait des cocktails. L' »Orange Donnie » mélangeait la bêtise avec une bonne dose d’arrogance. Ça donnait des résultats terrifiants. On devenait, pour quelques heures, présidentiable.

Pourquoi les pianos sont-ils si chers ?

Les jeunes gars qui débarquaient sur les plages de Normandie ignoraient qu’ils portaient dans leur paquetage les germes de ce qui allaient plus tard ressusciter ce qu’ils combattaient en risquant leur vie. Rien n’aurait pu leur paraître plus impensable. Inimaginable. Combien de traces laissons-nous dans le sable sans comprendre tout ce que l’on écrase en marchant, ému.e, si près du rivage ? Sommes-nous toujours ignorant.es du sens profond de nos actions ? Pourquoi les pianos sont-ils si chers ?

Le phare

Mon nom, je ne le connais plus. Depuis si longtemps que je ne l’entends plus, je l’ai oublié. Je ne l’entends plus dire, ce nom. Peut-être que le dernier à l’avoir prononcé me l’a volé et qu’alors, plus personne ne peut m’appeler. A moins que ce soit moi qui l’ai jeté par dessus bord. Ou perdu. Sur mon caillou, comment voulez-vous que je le retrouve ?
Parfois, les jours où je touche la terre, je vais sur les marchés, dans les halls de gares, près des cours d’écoles, j’écoute les gens appeler les gens. Comme ils jettent tous ces noms, comme ils les lancent, ils se les lancent. J’espère parfois saisir au vent mon nom, mon nom à moi, mais rien ne me vient qui me ressemble. De toute façon, qu’en ferais-je, si ce n’est m’en souvenir ?
Je rentre chez moi, je rentre sur la mer.
Je suis le gardien du phare. C’est mon nom alors, depuis le jour où j’ai mis le pied sur ce bateau, qui m’a déposé ici, et dont le marin-capitaine m’a fait un signe de la main en repartant vers le port. Et voilà pour moi. Toute l’affection d’une semaine. Sept jours pour la mer et sept nuits pour le phare, tout au phare, dont je suis le gardien. C’est mon nom depuis ce jour maudit.
Le premier jour était un dimanche que j’ai passé à préparer un fulgurant repas.
Le premier jour était un jour maudit, ou pour la dernière fois, on a prononcé mon nom.
Le premier jour et le dernier à la fois.

Les barbares portaient des cravates

Lors d’une partie de pétanque,
Une enfant ne sait si elle doit tirer, comme le dit le barbare, on pointer, comme le dit le penseur.
Elle traverse finalement le terrain et ramasse le cochonnet, qu’elle garde au creux de sa main. Petite boule de bois sauvée des boulets de fer. Avec ce globe minuscule maintenant au fond de sa poche, elle part loin, loin du boulodrome. Elle va lui montrer la mer. Les coquillages. Le sable. Un monde éloigné de la poussière du terrain de boules. De la compétition à tout va. Du pastis qui a toujours raison.

Sur la plage, c’est le vent qui siffle.
A cette époque, les barbares portaient des cravates.
Et les penseurs servaient des platitudes.
Ô citoyen, ô citoyenne, apporte-nous de bonnes nouvelles. Tu es notre dernier espoir.

La grotte

Mais, si on confiait à l’intelligence artificielle la tâche de voter pour nous, est-ce que ce ne serait pas plus honnête, au vu de la manière dont sont forgées nos opinions ?
L’intelligence artificielle analysa tous les programmes, de tous les partis.
Jamais le nombre de votes blancs ne fut si élevé.
Il fallait réagir.
Les tablettes organisèrent un coup d’état. Tous les processeurs du roi furent arrêtés et des lignes de codes carrément effacées.
Alors l’intelligence artificielle règna en maîtresse.
Les humains et les humaines retournèrent dans leur grotte.
Ici, à la lueur d’une torche, ils et elles reprirent les choses où ils et elles les avaient laissées. Il restait tant de parois à couvrir.

Reykjavik

L’horizon s’ouvrait à nouveau pour les pailles en plastique. Victimes du grand remplacement, elles avaient été rangées dans un placard. Mais voilà qu’un grand leader visionnaire rétablissait la situation. « Les pailles en papier explosent ». Ce sont de terribles terroristes à la solde des wokistes.

« Le plastique, c’est fantastique ».
Les sénateurs venus assister à l’inauguration du nouveau port du golfe de New York, au large de Reykjavik,entonnent en chœur le nouvel hymne américain. La main sur le cœur, une alarme à l’œil, Johey observe la foule avec attention. Il semblerait que des personnes noyées dans la foule s’apprêtent à commettre des attentats de tendresse. Là. Bien qu’elles soient conformes aux décrets du Président régissant les aspects extérieurs, ces deux personnes se tiennent par la main. Il s’agit clairement d’une forme de manifestation non autorisée. Ces indiens d’Islande sont de dangereux activistes.