Un sage s’épuisait à porter de lourds seaux d’eau de la rivière au potager qui se trouvait en contrebas. Il remontait la colline pour retourner à la rivière, plongeait son seau dans l’eau, revenait vers le potager en essayant d’en renverser le moins possible. Un de ses disciples s’approcha.

– Maître, j’ai observé votre travail, et votre peine m’a bien attristé. J’ai eu une idée, Maître. Si nous creusions une rigole de la rivière au potager, celui-ci serait constamment abreuvé sans que cela ne vous coûte le moindre effort.

Le maître écouta son disciple. Puis vint un long silence. Le maître observa le potager. Puis il remonta la colline et se plaça au bord de la rivière. Il observa la vallée. La rivière. Le potager. La rivière encore. Il redescendit et s’approcha du seau. Le soupesa. Observa. Observa encore. Son disciple finit par lui demander :

– Vous réfléchissez, Maître ?

– Non. J’observe. J’observe ce monde qui va bientôt changer sous le poids de ton idée.

– Vous pensez que c’est une mauvaise idée, maître ?

– Mauvaise idée ? Non. Non non. Je me demande simplement : mais où est-ce que cela va nous mener ?

Ce bruit

Voilà ce qui est arrivé hier. Ce bruit. Ce bruit terrifiant. Et puis un silence impressionnant. Quelque chose de pesant. De gênant. Tout le monde retenait son souffle. Plus personne ne jouait de la musique et donc plus personne ne dansait. De quoi aurions-nous eu l’air à danser sans musique ? Vraiment, il était impossible de faire semblant de rien.
– Vous avez entendu quelque chose ?
– Non. Quelque chose ?
– Oui, entendu quelque chose.
– Comme un bruit ? Non. Rien. Et vous ?
– Ah non. Je ne crois pas. Ou alors, très léger. Un bruit, à peine un bruit, un souffle.
– Oui c’est ça. Un souffle alors plutôt.
Mais non. Non, vraiment, nous ne pouvions pas faire semblant de rien. Nous avions tous entendu un bruit terrifiant. Quelque chose qui avait gratté. Ou raclé.
– Ça a gratté, non ?
– Ah, je dirais plutôt raclé.
– Ah oui ? Raclé ?
– Ou est-ce que cela n’aurait pas plutôt frotté puis raclé donnant ainsi l’impression de gratter ?
– A moins que cela ait simplement froissé. Auquel cas nul besoin de nous inquiéter.
– Oui. Vous avez raison, cela n’a que froissé finalement. Ne vous inquiétez pas, cela n’a que froissé, rien de plus. Nous ne risquons rien. Le capitaine est descendu de sa cabine, et nous a dit « Vous avez entendu ? On dirait que ça a raclé ». « Est-ce que cela n’aurait pas plutôt gratté ? » a demandé le flûtiste de l’orchestre, mais le capitaine a continué sans lui prêter la moindre attention. « Quelque chose a raclé, en effet » a-t-il dit. « Je m’en occupe, ne vous inquiétez pas. Nous prendrons les mesures nécessaires pour que cela ne se reproduise plus. Le plus important est que vous continuiez à danser ». Ce que nous fîmes. Nous dansâmes. L’âme en paix. Le capitaine nous avait dit que cela avait raclé et qu’il s’en occupait. Que tout rentrerait dans l’ordre très bientôt et que plus jamais cela ne raclerait (à moins que cela n’ait frotté, ou gratté, mais ça, on n’osait pas vraiment le dire, ça n’aurait pas plu au capitaine).

Dansons

On n’a plus l’amour du geste doux. On frappe, maintenant. Ou on fait les choses sans comprendre la place de notre propre corps dans l’espace. Et si tu penses que ça a toujours été comme ça, va faire un tour sur les chemins qui n’existent plus. Tu verras que, sans même aller jusqu’au chemin de montagne, on connaissait autrement l’espace, avant. Et le geste. Fallait bien. Par exemple, celui de la main qui écarte le feuillage d’une haie pour laisser passer la lumière de la lune et éclairer nos pas. On n’a plus l’amour du geste doux, mais on le retrouve en dansant, seul. e. Il faut bien, alors, penser à son corps. Dans un salon. Dans une cuisine. A l’arrêt de bus. Dans un pré. Dansons.

Fifuck

On ne retiendra sans doute pas que cette coupe du monde aura été gagnée par une équipe qui aura misé sur le collectif plutôt que sur les individualités. Une formation dont les joueurs auront fait preuve de solidarité les uns envers les autres. Que le titre de meilleur joueur revient à Rodri, un milieu de terrain « qui fait bien jouer les autres ». Qu’un de leur meilleurs joueurs est leur gardien, qui aura su mettre en confiance l’ensemble de l’équipe. Et que le meilleur jeune du tournoi est Cubarsi, un défenseur. Un défenseur ! Ces joueurs si souvent oubliés lors des remises de récompenses individuelles.
D’autres équipes comptaient sur leur stars,espérant que leur talent ruisselle sur leurs partenaires. Mais au foot comme dans la vie, le ruissellement, ça ne marche pas. Ce qui marche réellement, c’est le collectif, la solidarité, le fait de faire jouer les autres, de les aider à révéler leurs capacités, c’est aussi donner confiance, et quand il le faut, défendre. Mais on ne le retiendra sans doute pas. À moins que…

Rions

C’est un lieu retiré, caché de la route par un bois dense, accroché à un sol pentu. Il y a une cascade, un vieux moulin adossé à un corps de ferme.
Là vit un groupe de personnes âgées qui comptent sur la solidarité établie entre elles pour adoucir les jours derniers. Comme les caisses de l’état sont vides, on a décidé de les abandonner, car prendre soin coûte cher. Elles sont étrangères, ou femmes, ou porteuses d’un handicap, ou artistes, ou blessées par tant de choses, ou un peu tout ça à la fois. Elles sont devenues spécialistes de la vie, qu’elles connaissent comme leur poche, comme un jardinier connaît son jardin par cœur quand celui-ci ne fait plus que quelques ares. Elles savent qu’il faut rire un peu chaque jour, rire entre les larmes d’émotion qui coulent sans prévenir. Aujourd’hui, c’est Colette qui pousse à la rigolade. « Mais, au fond, pourquoi pas une même pension pour tous et toutes ? Finalement, qu’est-ce qui justifie une différence entre telle ou telle catégorie de personnes quand approche l’inéluctable ? ». Tout le monde se marre. C’est si bon de rire.

Crash

On va couper les dépenses dans le social. Dans la culture, on va racler les budgets. Dans la santé, on va se pencher sur la rentabilité. On va augmenter les cadences dans l’enseignement. On va jeter des gens à la rue parce que le budget dérape. On va mettre les gens devant Netflix, parce qu’il n’y a plus d’argent. On ne va plus soigner certaines personnes, désolé, on ne peut plus. On va couler l’école, c’est trop lourd tout ça.
C’est quoi le projet ? Un budget, c’est pas un projet. Diminuer les impôts, c’est pas un projet. Abandonner les gens, c’est pas non plus un projet. C’est quoi alors le projet ?

On avait jeté tous les sacs de sable. Il ne restait que quelques personnes. Un gros monsieur couvert d’or doté d’un parachute, et 4 maigrichons affamés sans aucune sécurité. On jeta les maigrichons, ce qui n’eut aucun effet : la montgolfière descendait encore. Comme on refusa de jeter le gros monsieur et son or par dessus bord malgré son parachute, la montgolfière s’écrasa.

À qui la faute ?

Luciole

Nous étions depuis peu plongés dans l’obscurité. Nous ne savions où aller, et cela nous était terriblement désagréable. Un jour, l’un de nous eu l’idée de suivre cette luciole. Et depuis, nous marchons en file indienne, sans savoir où nous mène le petit scintillement. Nous marchons depuis longtemps. Dans le silence. Enfin, jusqu’il y a peu, nous marchions dans le silence. Jusqu’il y a peu personne n’avait rien dit. Mais cela a changé récemment. – « Nous n’allons nulle part » a dit l’un de nous. « Nous n’allons nulle part ». – « Arrêtons-nous » fit un autre. – « Non, non. Continuons. Continuons ! » dit quelqu’un plus loin devant nous. Voilà, nous ne nous sommes arrêtés qu’un petit moment. Et nous marchons à nouveau dans le noir, nous touchant à peine, suivant la lumière qui avance devant nous. Elle flotte dirait-on. Sait-elle seulement où elle va ? Et nous, depuis quand marchons-nous ? Une éternité ? Une éternité ? Non. Non, nous marchons depuis quelque chose entre un bref instant et une éternité. Mais jusqu’où ironsnous de la sorte ?

Visionnaires

Titom a fait un rêve terrible. Aux éclairages publics pendaient des corps sans vie. Pendues aux corps sans vies, des cravates flottaient au vent. Pendues aux lèvres immobiles des suppliciés, une foule attendait les consignes qui ne venaient plus.
Des hommes qui nous dirigaient, les yeux avaient disparu, et certains disaient que les corbeaux les avaient becqueté, les yeux. On les appelait les visionnaires, et là, ils n’avaient plus d’yeux. Qui les avait mis dans pareille position ? Que devait-on faire, maintenant ? Et quelle était cette clameur ?
Au réveil, Titom s’étire. Quel cauchemar. Il n’aurait pas dû relire François Villon. Mais bon…. Courage. La journée va être longue. Longue comme une révolution. Il y a des choses à changer, de nouvelles habitudes à prendre. Déjà, se demander de quoi demain sera fait.
Titom n’a pas de jardin. La fraîcheur ça se paye depuis la nature privatisée. Alors il réfléchit à l’ombre des ses convictions.
Qu’est-ce qui rassure tant les Zélites ? Pourquoi semblent-ils croire que jamais il n’y aura de revirement ? Ou alors, contrairement ce que l’on croit, peut-être qu’ils passent leur temps à se demander quelle serait la goutte d’eau qui ferait déborder les gens.

Tati

Ayant manifesté sa bonne humeur,
Tati fut matraquée par une force de l’ordre.
Tati s’effondra, au pied du maintien de la paix.
Le maintien resta fièrement debout, car il avait du soutien.
Le soutien total d’une partie importante de la population,
Celle qui n’est jamais habitée par le doute,
Alors même que le doute est permis.
Le doute est un devoir murmure Tati.
Tu seras gazée dit le gardien de la paix.

On marche sur la tête.
C’est normal, quand on est traîné par les pieds.

Tina

LE NEVEU – Voilà tante Tina. C’était des idées qui s’appuyaient sur des valeurs : on pourrait construire une société meilleure, plus humaine, plus efficace, en meilleure santé économique, plus apaisée, en taxant les riches et en investissant dans les services aux citoyen.nes. Évidemment qu’on nous disait, tu nous disais, que nous étions naïfs et naïves. Aujourd’hui, c’est une injonction émanant de spécialistes qui ne sont pas tous et toutes des gauchistes, loin de là. Si on veut sauver le modèle, il faut faire participer les plus riches. Ce n’est plus une question d’idéologie ou de d’opinion. Ce qui semblait logique aux personnes qui, hier, espéraient, semble aujourd’hui incontournable pour les personnes qui étudient. Ce n’est plus une question de vision de la société. C’est une réponse à des préoccupations uniquement budgétaires : on ne va pas redresser les finances publiques en prenant un petite part du peu qu’ont les pauvres, ou en désinvestissant, ce qui créera un manque à gagner plus tard. On doit mettre à l’épreuve ceux et celles qui gagnent trop d’argent. Qui gagnent un argent inutile. Pas celui qui paye les loyers, l’alimentation, la scolarité, les vêtements. Non, iels parlent de l’argent qui ne sert qu’à la puissance de quelques-un. es. L’argent malade. L’argent névrosé. Mais voilà. Combien de temps faudra-t-il maintenant pour que les fossoyeurs se transforment en jardiniers ?

TINA – Tu me laisses sans voix.

LE NEVEU – Tant mieux, tante Tina, tant mieux.