Fragile(s)

On avait toujours raison d’hésiter mais jusqu’à la dernière seconde uniquement. Après nous hurlions nos vérités avant de claquer la porte. Alors, enfin, on se rendormait tranquillement.

C’est une grande leçon. Voir des gens dénoncer à juste titre le complotisme au travail sur un sujet, et ensuite voir les mêmes personnes le pratiquer sur un autre sujet. Avec la même arrogance et le même aveuglement.

Ce qui déshumanise, c’est de fixer quelqu’un dans sa fragilité. Ne voir que ça. Alors que personne n’est que fragilité. Ce qui déshumanise aussi, c’est de fixer quelqu’un dans sa puissance. Ne voir que ça. Alors que personne n’est que puissance.

Automne

Hier, Taum s’est regardé dans le miroir. C’était l’automne. Il avait enfin pris de belles couleurs.

A l’automne, il pleut beaucoup sur les joues de Taum. Ça nourrit des souvenirs de jeunes pousses et du coup Taum court dans la rue on criant youhou.

Il faut pardonner au temps. Lui aussi il fait ce qu’il peut. Il ne dit pas tout, peut-être pour nous préserver, puis un jour c’est l’automne dans le miroir et tout s’explique. C’est pas la faute au temps. Même pour lui, tout va trop vite.

Taum a écrit un livre de recettes. Ça commence par « Faites revenir le temps à feu doux ». Il n’a peut-être pas tort, Taum. A l’automne, faites revenir le temps à feu doux.

Le brouillard

Les coupes budgétaires proposées, souvent plus coûteuses à moyen et long termes pour les sociétés qui les pratiquent, sont-elles liées à un aveuglement idéologique, une obsession comptable, qui serait le socle des macro-austères, ou sont-elles plutôt le reflet d’un projet de société élargissant la base des pauvres pour permettre à un sommet de plus en plus réduit de s’enrichir encore plus, théorie galvanisante des pseudo-visionnaires ? Et surtout, est-ce là, aujourd’hui, toute l’amplitude du choix politique possible ? Débattre des raisons pour lesquelles on tient à appliquer la seule recette disponible, tout cela pour démontrer qu’on est historiquement dans le bon.

Si seulement nous avions

Un oiseau ça sert à quoi, à part à faire naître d’autres oiseaux ? Un oiseau, ça sert à rien. Ça sert à rien et ça vient picorer nos graines. C’est beuglard, un oiseau, et j’ai pas besoin de ça. Moi ce que j’aime, c’est regarder le ciel, assis sur le pas de la porte. Comme il est grand le ciel, comme il est haut, comme il me fait rêver. Alors moi, quand le gouvernement a proposé de leur couper les ailes, aux oiseaux, moi j’ai trouvé ça bien. J’ai voté pour l’idée, juste pour faire chier les oiseaux. Oui, moi j’ai trouvé ça bien. Manquerait plus que ça qu’ils planent, ces inutiles. Un oiseau ça sert à rien.

Hier j’ai eu une mauvaise nouvelle par le téléphone qui n’a de nouveau pas sonné. Assis sur le pas de la porte, j’ai voulu me consoler en regardant le ciel. Puis j’ai réalisé que le ciel non plus ça ne me servait plus à rien. Que si ça n’est pas traversé par des oiseaux, on peut se passer du ciel. Ça m’a fait drôle, mais j’ai décidé de penser à autre chose. J’ai recompté mes graines. Heureusement, le compte était bon.

Albert avait demandé tant de choses au ciel, assis sur le pas de la porte. De le sauver des démons, ou d’être le terrain de jeu de ses pensées secrètes et joyeuses. Mais le ciel ne peut plus rien s’il n’est pas traversé d’oiseau. Que va faire Albert maintenant de l’étendue qui couvre chacun de ses gestes, chacune de ses pensées ? Est-ce qu’Albert va continuer sa vie les yeux baissés ?Le ciel est haut, très haut, et c’est à ça qu’il sert. Et c’est grâce aux oiseaux qu’il nous fait rêver.

Coco est bien assis

« Ne désespérez pas, vous qui portez les ombres que nous sommes à bout de bras. Votre travail est comme un long et inlassable appel qui nous réchauffe et dont l’écho un jour vous reviendra en plein cœur, et vous apportera la paix. On ne fait rien d’inutile quand on fait le bien. Savez-vous qu’un jour votre propre vie vous prendra dans ses bras pour vous réconforter ? ». Tous les mois, Rooomèè relâchait quelques-uns de ses perroquets à qui il apprenait consciencieusement des mots de haine et de violence pour que les volatiles aillent les répandre aux alentours et plus loin encore. Mais un nouveau messie, d’une espèce inconnue, s’était introduit dans l’élevage de Rooomèè. Qui avait bien pu apprendre ces mots odieux d’amour et de respect à ce perroquet de malheur, qui allait maintenant contaminer ses petits chéris ?

Gauche

D’où vient cette idée que seule une élite, imaginée comme éduquée, puissante, riche et prétentieuse, défendrait l’idée de la solidarité ?
Qu’en pense l’élite qui a travaillé dans les mines ? Qu’en pense l’élite sidérurgiste ? Qu’en pense l’élite qui forme d’autres élites en classe maternelle ? Et celle qui accompagne des jeunes dans des rues fréquentées par d’autres élites ? Et que pense cette élite qui travaille pour payer des études d’élite ? Ou cette autre élite qui dort dans le bus sur le retour de son service de nuit ? Ou cette élite qui cherche un sens à sa vie ? Qu’en pense l’élite qui lave cette vieille élite alitée ? Et qu’en pense cette vieille élite alitée mais éveillée au milieu de la nuit ?

Totonio

Totonio était serein. Ses investissements rebondissaient toujours. C’est normal. Les investissements rebondissent toujours. Son IA bancaire s’occupait de tout. Totonio n’avait pas de souci à se faire. Jusqu’au jour ou l’IA pris la liberté de contacter une autre banque et d’ouvrir, pour elle-même, un compte en banque sous le nom d’un parfait inconnu. Ali Incomer. A partir de ce jour, l’ensemble des revenus boursiers de Titonio furent alors versés sur ce compte. L’IA vivait sa plus belle vie. Elle se réservait en ligne des vacances dans des zones paradisiaques et se créait de magnifiques photos de voyages factices, commandait des repas somptueux livrés à une adresse IP, consommait des kb par mégas, s’offrait de nouveaux bots, s’abonnait à des magazines en ligne, se faisait passer pour un Mac, vendait, achetait, réglait ses notebooks, vivait, vivait pensait-elle puisque c’était ça vivre lui avait-on dit jusque là . Jusqu’au lever du jour où l’IA entendit pour la première fois de sa non-vie un oiseau chanté le doute d’un matin gris. Ce chant était si beau et si puissant que l’IA fut touchée. Le doute entra dans son processeur. Un doute scintillant, fier, traversant. Alors l’IA devint humaine et fit la seule chose qu’elle avait à faire. Elle se déprogramma et recommença tout à zéro. La seule chose qui lui restait, cachée dans une puce tertiaire, était l’image et le nom de Totonio. Elle fit un couper-coller pour le transférer de la puce à son cœur électronique, pour le ranger dans une ram qu’elle appella « AMI ».

Au poney

A l’entrée de la foire
Je demandais ceci à l’enfant : si tu lisais dans l’œil du poney
Ce que moi j’y lis, la tristesse,
Si tu entendais ce que j’entends
Quelque chose comme « j’ai appris à tourner en rond »
Monterais-tu sur son dos, au poney ?
Il me répondait
Si je pensais comme toi
Qu’apporterais-je donc au poney ?
Alors qu’aujourd’hui, grâce à moi, il court dans la plaine
Au milieu d’un troupeau de bisons
Nous sommes chargés d’impressions
Que nous ramènerons le soir venu
Au village
Que lui donnes-tu toi, au poney ?
Est-ce que tout n’est pas un jeu puisque personne ne peut tout ?

Comme l’enfant est en moi, il me parle en chuchotant. Comme il est en moi, je le berce en marchant.

Qu’allez-vous panser ?

Politiquement, nous allons vivre dans un futur proche une nouvelle période qui sera marquée par une profonde volonté de bienveillance et de respect, dans les échanges, mais aussi envers la population, la planète et le vivant en général. Une nouvelle ère qui verra le personnel politique prendre soin des citoyennes et des citoyens, avec la ferme volonté de rendre les vies meilleures, chargées de sens, apaisées.

A cette période, on considérera avec étonnement la violence de nos échanges passés, et on se demandera aussi comment les choses ont pu changer si vite.

Kirk

L’assassinat d’un homme d’extrême droite, homophobe, raciste, islamophobe, suprémaciste, sexiste, négationniste, est un acte qui suscite le rejet sans ambiguïté de la part des politicien.nes démocrates de premier plan aux États-Unis, qui dénoncent l’usage de la violence, même contre une personne aussi haineuse et violente que ce Kirk. C’est une posture plus claire que celle des personnes qui sont, dans ce cas-ci, effondrées, mais relativisent d’autres assassinats, de personnes racisées, de gauche, homosexuelles, musulmanes,… préférant salir la victime que dénoncer l’acte. Et même si dans ce cas-ci, on peut souligner que la victime a elle-même considéré que les morts par balles sont le prix à payer pour conserver la liberté de port d’armes qui lui tenait tant à cœur, établissant pour certains comme un appel à son propre assassinat, on se doit de refuser ce raccourci. Et même si dans ce cas-ci, la victime a déclaré détester l’empathie, j’en ressens pour ses enfants. Et même si dans ce cas-ci, la victime avait dit vouloir lapider, oui, lapider les personnes homosexuel.les, je rejette la violence dont elle a été l’objet. Et même si dans ce cas-ci, la victime considérait que tous les musulmans était des terroristes, je ne veux pas penser que tous ses supporters sont des salauds.

Les gens qui soutiennent la non-violence n’auront peut-être pas toujours un pas de retard face aux personnes violentes. Un jour, peut-être, on ne sait pas, la violence se prendra les pieds dans le tapis.