Le lac

Aux abords d’un lac.

Un vent léger parcourt la surface de l’eau, créant des vagues qui viennent terminer leur course sur le rivage boueux. Le vent vient de loin. Il est peut-être chargé de la chaleur d’un désert ou du froid d’un océan. Sa présence ici est le résultat d’un ensemble de mécanismes qui, travaillant de concert, viennent faire danser doucement le lac d’un bout à l’autre de la vallée.

Je jette un caillou dans l’eau. En touchant la surface, le caillou provoque un son et l’onde provoquée par la pierre crée un cercle dans l’eau qui s’éteint rapidement. C’est amusant, c’est facile, et cela donne un résultat immédiat. C’est un jeu d’enfant. Je jette un plus gros caillou et l’effet est carrément impressionnant. La vase du fond du lac remonte à la surface et rend tout trouble. On ne voit plus très clair, et surtout, on ne voit plus le fond. La vue s’arrête à la surface de l’eau qui nous renvoit l’image d’un monde déformé.

Il en va de même de la pensée. Ces jours-ci, nombreux et nombreuses sont celleux qui jettent des pierres dans l’eau.

Improvisée

Exposer une matière, source de réflexion, ni plus, ni moins. Applaudir l’ensemble des personnes ayant créé conjointement un moment de théâtre, et donc, reconnaitre au public une part pleine d’interprétation du spectacle, qui plus est, improvisée. Est-ce que la politique pourrait s’inspirer de l’art pour mieux se conduire ? Y aurait-il cette idée fausse que la politique est une science exacte, qui règle les détails d’un monde qui est tel qu’il est, considérant comme anormale les situations imprévues, qui constituent pourtant le centre de gravité des vies que le pouvoir prétend organiser ?

La vie est pleine d’exemples de vie qui peuvent éclairer ceux et celles qui s’en sont exclu.es. Partager un gâteau, ce n’est pas le découper. C’est reconnaitre la part qui nous revient et celles qui reviennent aux autres. Voilà une définition qui plaira aux puissants. Mais est-ce que cette phrase peut nous parler du partage des richesses sans nous parler aussi de l’exercice du pouvoir.

Mémoires

« Nous aurions donc fait tout ce chemin pour acquérir une âme pour rien ? Tout ça pour faire du déni notre marque de fabrique ? Que n’avons-nous laissé cette âme à d’autres vivantes et vivantes ? »

in « Mémoires de Noé », Chapitre III, « Tous en kayak, toutes en pédalo »

CQFD

J’ai appris que nous nous envisageons tous et toutes avec 10 ans de moins que notre âge réel. Moi, je me rends compte que c’est mon moi de 10 ans plus jeune que moi qui se voit avec 10 ans de moins. Comme cette personne est restée un ado attardé, je comprends mieux ma façon de fonctionner. Et mon acné récente.

Toto est un vieux con. CQFD.

Chaperon

Un vieux con sommeille en moi. Il m’accompagne à la piscine. Il me pique mon maillot et mon bonnet et va faire quelques longueurs en râlant parce qu’il y a trop de monde, pendant que moi, je l’attends, nu, dans la cabine. Je sifflote. Je sifflote. Quand il revient, je reprends mes affaires et je rentre chez moi.
Je lutte contre le vieux con qui est en moi.

Un homme d’un certain âge va porter des galettes à sa maman. Mais il ne doit surtout pas traverser le bois. Il lui faut prendre un chemin plus sûr, mais plus long. A l’orée de la forêt, l’homme rencontre un vieux con. Attention, homme, les vieux cons te proposeront toujours un raccourci.

Icare

Gérold avait construit une maison si haute que de la terrasse placée sur le toit, on aurait pu sans doute admirer le plus beau des paysages. Sauf que le voisin d’à côté a depuis construit une maison plus haute. Et la voisine « sud » une autre, encore plus haute. Et le couple à l’est une toujours plus haute encore. Personne n’y voit plus rien. Ni l’horizon caché par les maisons plus gigantestques que celles qui avaient été un jour, un jour à peine, les plus gigantesques. Ni les oiseaux qui restent où ils doivent, à hauteur d’oiseaux. Ni la cime des arbres, cachées par les nuages qu’on a depuis longtemps dépassés. On sent la cire fondre puisque le soleil cogne. En bas, tout en bas, point de mer, mais le béton des rues.

Poussin

C’est un petit poussin. Mamanque et Papalà, alors petit poussin aurait bien besoin. Grand poussin vient le serrer dans ses ailes. C’est de ça que t’avais besoin ? Mais petit poussin a besoin de tout alors les larmes coulent encore sur les joues duveteuse. Grand poussin tient bon et bientôt le petit bec sourit. Puis ça rigole et grand poussin est le meilleur ami du monde.

Dans une cour de récréation, on sait ce que c’est, fragile. Parfois on en profite, parfois on en souffre, parfois on grandit parce qu’on franchit une étape, parfois on devient immense d’avoir soutenu un plus petit poussin.

Dégage!

Dégage me dit l’homme. Dès que j’essaie de parler, il répète, dégage. Dégage. Dégage. Mon fils de 9 ans assiste à la scène et reçoit lui aussi l’agressivité gratuite et injustifiée de ce jeune homme. Plus tard, en mangeant, on évoque à trois les réactions possible face à l’incident et au sentiment d’injustice qu’il provoque. Tu devrais apprendre à te battre, papa. Bof. On pourrait aller pisser sur leur voiture. Mouais. On ne fait rien de tout ça. On lâche l’affaire parce qu’on peut se le permettre, même s’il reste en moi un sentiment d’injustice et des lambeaux d’aigreur de mâle lambda qui bien que partiellement déconstruit subit quand même (et encore plus, récemment) les injonctions de la virilité toxique ambiante. Mais oui, finalement, ce n’est pas grave pour nous. L’injustice, la vraie, celle que connaît au quotidien et depuis un fameux bout de temps une part importante de la population mondiale, fissure les cœurs et les âmes. Une majorité de personnes variablement fragilisées qui subissent quotidiennement les injustices qu’il leur faut bien avaler quoi qu’il arrive, à moins de se rebeller, et ces jours-ci, ce sera au péril de leur santé et de leur sécurité. L’ambiance est morose dans le monde. Le cynisme et le mensonge l’emporte partout pour le moment. Mais ce n’est peut-être qu’un passage, peut-être même court au regard de l’histoire de l’humanité. On arrivera peut-être à créer des endroits différents. Des endroits protégés où l’on pourrait travailler à un monde meilleur. C’est sans doute la moins « probable » mais aussi la plus enthousiasmante des hypothèses.

Il tombait des flocons d’intelligence et d’optimisme. On en fit une bonne âme de neige.

Tom

À l’automne de leur vie, certains perdent naturellement leurs feuilles, d’autres, malheureusement, leurs cheveux, et d’autres, encore plus malheureusement, leur humanité. L’humanité s’évapore suite à l’augmentation du taux d’aigreur dans le sang.

Hier, Tom a vu un type serrer un arbre d’hiver dans ses bras. Peut-être pour le réchauffer. Un homme, qui passait par là, a crié « cinglé ». Tom ne savait pas si le passant parlait de l’arbre ou de son nouvel ami. Ou de lui, qui les regardait avec tendresse. Ou de quoi que ce soit de ce genre-là. Le type a lâché l’arbre, et lui et Tom ont suivi le promeneur-râleur du regard.

On a tous peur a dit l’ami des arbres. Oui a dit Tom. Et ils ont tremblé. L’arbre, lui, est resté de marbre, les branches ouvertes et accueillantes. Il sait que pour lui, cet automne ne sera pas le dernier. Et que la douceur est une forme de résistance.

L’enfant

Chez cet enfant
Une blessure intime
Un amour inexistant
Ou inexisté
Une blessure
Qu’on n’a jamais assez soignée
S’est infectée
Et est devenue une maladie d’amour
Auto-immune
Qui fait qu’il se hait
Cet enfant
Et se porte des coups
De cœur
Et de poings
Et de pieds
Des coups comme des mots
Comme des pensées
Comme des actes manqués
Cet enfant n’a besoin que d’amour
C’est un enfant qui n’attend plus rien de nous
Alors qu’il aurait droit à tant
Si tu ne souffres pas mille peurs et mille pleurs en dirigeant son monde
Tais-toi, et couche toi, et prends doucement son monde dans tes bras
Et plus jamais ne pense à dire quoi que ce soit
Qui ne soit de l’amour