Chaperon

Un vieux con sommeille en moi. Il m’accompagne à la piscine. Il me pique mon maillot et mon bonnet et va faire quelques longueurs en râlant parce qu’il y a trop de monde, pendant que moi, je l’attends, nu, dans la cabine. Je sifflote. Je sifflote. Quand il revient, je reprends mes affaires et je rentre chez moi.
Je lutte contre le vieux con qui est en moi.

Un homme d’un certain âge va porter des galettes à sa maman. Mais il ne doit surtout pas traverser le bois. Il lui faut prendre un chemin plus sûr, mais plus long. A l’orée de la forêt, l’homme rencontre un vieux con. Attention, homme, les vieux cons te proposeront toujours un raccourci.

Icare

Gérold avait construit une maison si haute que de la terrasse placée sur le toit, on aurait pu sans doute admirer le plus beau des paysages. Sauf que le voisin d’à côté a depuis construit une maison plus haute. Et la voisine « sud » une autre, encore plus haute. Et le couple à l’est une toujours plus haute encore. Personne n’y voit plus rien. Ni l’horizon caché par les maisons plus gigantestques que celles qui avaient été un jour, un jour à peine, les plus gigantesques. Ni les oiseaux qui restent où ils doivent, à hauteur d’oiseaux. Ni la cime des arbres, cachées par les nuages qu’on a depuis longtemps dépassés. On sent la cire fondre puisque le soleil cogne. En bas, tout en bas, point de mer, mais le béton des rues.

Poussin

C’est un petit poussin. Mamanque et Papalà, alors petit poussin aurait bien besoin. Grand poussin vient le serrer dans ses ailes. C’est de ça que t’avais besoin ? Mais petit poussin a besoin de tout alors les larmes coulent encore sur les joues duveteuse. Grand poussin tient bon et bientôt le petit bec sourit. Puis ça rigole et grand poussin est le meilleur ami du monde.

Dans une cour de récréation, on sait ce que c’est, fragile. Parfois on en profite, parfois on en souffre, parfois on grandit parce qu’on franchit une étape, parfois on devient immense d’avoir soutenu un plus petit poussin.

Dégage!

Dégage me dit l’homme. Dès que j’essaie de parler, il répète, dégage. Dégage. Dégage. Mon fils de 9 ans assiste à la scène et reçoit lui aussi l’agressivité gratuite et injustifiée de ce jeune homme. Plus tard, en mangeant, on évoque à trois les réactions possible face à l’incident et au sentiment d’injustice qu’il provoque. Tu devrais apprendre à te battre, papa. Bof. On pourrait aller pisser sur leur voiture. Mouais. On ne fait rien de tout ça. On lâche l’affaire parce qu’on peut se le permettre, même s’il reste en moi un sentiment d’injustice et des lambeaux d’aigreur de mâle lambda qui bien que partiellement déconstruit subit quand même (et encore plus, récemment) les injonctions de la virilité toxique ambiante. Mais oui, finalement, ce n’est pas grave pour nous. L’injustice, la vraie, celle que connaît au quotidien et depuis un fameux bout de temps une part importante de la population mondiale, fissure les cœurs et les âmes. Une majorité de personnes variablement fragilisées qui subissent quotidiennement les injustices qu’il leur faut bien avaler quoi qu’il arrive, à moins de se rebeller, et ces jours-ci, ce sera au péril de leur santé et de leur sécurité. L’ambiance est morose dans le monde. Le cynisme et le mensonge l’emporte partout pour le moment. Mais ce n’est peut-être qu’un passage, peut-être même court au regard de l’histoire de l’humanité. On arrivera peut-être à créer des endroits différents. Des endroits protégés où l’on pourrait travailler à un monde meilleur. C’est sans doute la moins « probable » mais aussi la plus enthousiasmante des hypothèses.

Il tombait des flocons d’intelligence et d’optimisme. On en fit une bonne âme de neige.

Tom

À l’automne de leur vie, certains perdent naturellement leurs feuilles, d’autres, malheureusement, leurs cheveux, et d’autres, encore plus malheureusement, leur humanité. L’humanité s’évapore suite à l’augmentation du taux d’aigreur dans le sang.

Hier, Tom a vu un type serrer un arbre d’hiver dans ses bras. Peut-être pour le réchauffer. Un homme, qui passait par là, a crié « cinglé ». Tom ne savait pas si le passant parlait de l’arbre ou de son nouvel ami. Ou de lui, qui les regardait avec tendresse. Ou de quoi que ce soit de ce genre-là. Le type a lâché l’arbre, et lui et Tom ont suivi le promeneur-râleur du regard.

On a tous peur a dit l’ami des arbres. Oui a dit Tom. Et ils ont tremblé. L’arbre, lui, est resté de marbre, les branches ouvertes et accueillantes. Il sait que pour lui, cet automne ne sera pas le dernier. Et que la douceur est une forme de résistance.

L’enfant

Chez cet enfant
Une blessure intime
Un amour inexistant
Ou inexisté
Une blessure
Qu’on n’a jamais assez soignée
S’est infectée
Et est devenue une maladie d’amour
Auto-immune
Qui fait qu’il se hait
Cet enfant
Et se porte des coups
De cœur
Et de poings
Et de pieds
Des coups comme des mots
Comme des pensées
Comme des actes manqués
Cet enfant n’a besoin que d’amour
C’est un enfant qui n’attend plus rien de nous
Alors qu’il aurait droit à tant
Si tu ne souffres pas mille peurs et mille pleurs en dirigeant son monde
Tais-toi, et couche toi, et prends doucement son monde dans tes bras
Et plus jamais ne pense à dire quoi que ce soit
Qui ne soit de l’amour

Les flahutes

Sous les étoiles, les nuages.
Sous les nuages, nous.
Sous nous, vous, parti. es avant nous, avant ces nuages et peut-être, qui sait, avant ces étoiles, on ne sait pas pour les étoiles tant le faire-part met du temps à nous parvenir.
Vous, dit-on, parmi les étoiles, mais aussi parmi les nuages, là c’est votre nez, ici c’est votre sourire, et encore, vous parmi nous, par le souvenir d’une main posée sur la nôtre.
Le souvenir d’une cafetière sur un poêle (ou sur un convecteur).
Le souvenir de la tendresse pleine et entière dans un cœur essoufflé.
D’une croix dessinée du doigt sur le front.
D’un oubli.
D’une chaise posée derrière une vitre.
D’une chanson maladroite.
D’une chambre dans la pénombre et d’un ronflement.
De mille trajets à vélo, contre le vent.
Au pays des flahutes, le vent vient toujours de face.

Laval

Le dernier enfant qui quitte la salle se tourne vers une autre élève. Il lui dit « C’était vraiment chouette, on devrait venir plus souvent au théâtre ». Alors ta journée est réussie. Demain, on va encore te dire que le théâtre c’est inutile, bien sûr. Mais ce sera un peu moins déprimant parce que tu vas penser à cet enfant.

Moi je me souviens d’un spectacle vu à l’adolescence. Je me dis que si plus tard, il se souvient du nôtre, j’aurai un tout petit peu renvoyé l’ascenseur, celui de l’inutile saveur.

Petite histoire au Théâtre de Laval

Vieux con

Le maître – Un jour tu es un vieux con.
L’élève – Quand ?
Le maître – On ne sait pas. Ça peut arriver à n’importe quel moment.
L’élève – Mais c’est horrible.
Le maître – Oui, c’est horrible. Mais pas pour toi, pour les autres. Alors, un ton plus bas s’il te plaît.

Erps-Kwerps

Geongeon n’était pas un vrai Erpsien. Il était né à Erps, avait suivi toute sa scolarité à Erps, s’était marié et installé à Erps, avait été président du FC Erps. Certes, la mère de Geongeon était Erpsienne de mère en fille. Mais son père était né à Kwerps, et l’accent paternel salissait trop souvent les fins de phrases de Geongeon, surtout quand il s’énervait. Bon, maintenant qu’Erps et Kwerps formaient ensemble la commune d’Erps-Kwerps, la question était-elle toujours d’actualité ? Oui. Car en cas de fortes chaleurs, qui pourrait bénéficier de la douceur de la Weesbeek, la petite rivière traversant l’agglomération ? Qui aurait le droit de s’y baigner, vu que le cours d’eau entrait d’abord dans Kwerps avant de passer par Erps. Or, dans la gazette locale, on apprenait que 60 % des baigneurs et des baigneuses étaient plutôt d’Erps que de Kwerps. C’était donc principalement la population erpsienne, et non kwerpoise, qui profitait de la fraîcheur de l’eau de l’entité. A la maison communale, le débat faisait rage. Qu’est-ce qui faisait de nous des Erpsiens et des Erpsiennes. Qu’est-ce qui nous donnait une légitimité kwerpoise ? Qu’est-ce que la technique du dos coulé ? Qui met des slips de bain, qui des bermudas ? Est-ce que bikini + bonnet = trikini ? Ou habite exactement Marcel, l’homme au doigts de pieds palmés ? Geongeon aurait bien posé sa question, sa question à lui. Mais ce n’était pas le moment. Il retourna chez lui en se demandant encore et toujours qui déversait sans autorisation ce liquide noir et gluant dans la rivière, en amont du village. Peut-être quelqu’un de Winksele-Delle. Mais cette personne était-elle plutôt de Winksele ou plutôt de Delle ?