En traversant la rue pour retrouver son véhicule, Ted voit, sur le trottoir d’en face, un homme à la stature modeste qui aide une vieille femme à se relever après une chute. Il attrape ce wokiste par le col. Dis donc, dangereux gauchiste gringalet, tu vas te faire un lumbago, et après tu vas demander, c’est sûr, un remboursement de la sécu ? Et tu crois vraiment que je dois payer pour ton dos de sous-homme ? Tu as un problème avec cette vieille qui crève sur la voie publique ? Tu ne vois pas qu’elle pollue ? On va lui coller la brigade des encombrants, à cette ordure. Qu’on soutienne les forces vives de notre nation, et pas les poids morts. D’ailleurs, regarde, elle respire difficilement cette chiffonnée. Normal, je suis sûr qu’elle n’a même pas de permis d’inhaler l’oxygène privatisé qui circule ici. Et sa plante, dans son cabas, qui capture le CO² de ma voiture dont le moteur électrique à propulsion d’air vicié artificiel est déjà allumé depuis un bon quart d’heure en prévision de mon arrivée géolocalisée afin de préchauffer les 8 sièges du véhicule, même si je roule seul. C’est mon CO² artificiel ! Tu crois que je me paye de telles options pour que sa verdure en profite, à la vioque ? On ne s’est pas débarrassé de tous les autres pour se faire bouffer par celle-là.
Comment être sûr qu’après s’être attaqué à ceux-là et puis à celle-ci, il ne se retournera pas contre moi, se demande l’homme à la stature modeste ? Il hésite. Il regarde la vieille. S’il la lâche, elle se fracasse sur son pot de fleur. S’il la retient, c’est lui qui écope. Ted est déjà prêt à le faire découper par le drone à hélices aiguisées qui le suit partout. Mais dans un mouvement désespéré, l’homme à la stature modeste tente le tout pour le tout. Il saisit Ted par la cravate et l’embrasse goulûment. Il tient la vieille d’une main, et Ted de l’autre. Et le silence s’installe sur le trottoir de la cité. On attend. On retient son souffle. On attend de voir ce qui va se passer. Est-ce que Ted va laisser tomber la garde ? Est-ce qu’il va repousser violemment l’homme à la stature modeste ? Est-ce qu’il va remettre à plat l’ensemble de ses croyances ? Est-ce qu’il va se réfugier dans une amnésie salutaire lui permettant d’éviter de regarder en face ce qu’il a été, qui le répugne, et ce qu’il est à l’instant, et dont il n’est pas fier ? De l’autre côté de la rue, le vent éparpille les appréhensions de manifestant.es qui exigent l’abrogation de la loi interdisant la lecture. Comme ici le suspens est énorme, on oublie la revendication. Rien ne vaut un bon feuilleton. On veut savoir de quel côté va tomber la pièce qui tourne et tourne et tourne dans les neurones de Ted. Le monde et son image en dépendent grandement.
