Le journaliste – Professeur, vous êtes célèbre pour vos écrits questionnant la démocratie. Dans votre dernier livre, « Au nom du parti pris », vous analysez le vocabulaire des listes électorales. Et en particulier le nom des partis.
Le Professeur – Oui.
Le journaliste – Pouvez-vous nous en dire plus ?
Le Professeur – En imaginant créer un parti politique, je me suis questionné un moment sur le nom de ce parti. Parce que ce nom serait le témoin des considérations qui avait mené à sa création. Je me dis, un nom bien choisi, un nom qui reflète l’ADN du parti, c’est comme une boussole. Comme un rappel à l’ordre même. Pour éviter de se perdre en cours de route. Et peut-être pour savoir par quoi commencer.
J’ai souvent constaté que dans l’offre politique, je n’étais pas représenté. Dans une démocratie représentative, c’était embêtant. Je ne me retrouvais pleinement dans aucun parti. J’avais fini par considéré que c’était normal. Je n’étais pas représentable. Je voyais bien que je n’étais pas le seul, mais je me disais que nous étions des exceptions, des marginaux. Or, dans nos démocraties, les minorités n’ont rien à dire. C’est comme ça. La participation passait par un autre chemin que celui des urnes, urnes qui finalement me concernait peu.
Recemment, j’ai changé d’avis. Il m’a semblé qu’avec le temps, le nombre de personne non représentées grandissait. Des personnes qui vivent des vies qui ne rentrent pas dans le cadre extrêmement étriqué élaboré par les représentant.es. Soit par nécessité, soit par désir, ou même à la demande ou à l’initiative de l’état, ou encore par hasard. Ces personnes, de plus en plus nombreuses, ont des profils très différents. De la mère de famille solo à l’artiste en passant par le saisonnier, la travailleuse à temps partiel, ces personnes partagent un point commun. Ce point commun n’est pas qu’elles ne sont pas représentables mais plutôt qu’elles sont oubliées. Certes, leur cas ne rentre pas dans le schéma. Mais ce sont des personnes comme les autres, qui ont les mêmes besoins, et devraient avoir les mêmes droits. Mais ce n’est pas le cas. Et ce pour des raisons en apparence objectives, mais éminemment discutables parce qu’elles sont le fruit d’une réflexion qui n’est pas valide. Ce sont des personnes dont la parcours ne répond pas aux exigences d’un système qui, à la base déjà, ne les a pas prises en compte. Ce seraient comme des personnes aux cheveux châtains qui ont moins de droits parce qu’elles ne sont pas blondes, comme l’exige le système élaboré par des personnes blondes et qui n’ont dans leur entourage aucune personne aux cheveux châtains. Ce sont tout simplement des personnes qui ont été oubliées par le système. Dont la situation, n’étant pas prise en compte, et donc n’entrant pas dans le cadre, a été considérée comme marginale alors qu’il n’y a aucune raison objective de la penser comme telle. Des personnes oubliées donc.
Venons-en à l’appellation de ce nouveau parti. J’ai l’impression que pour le moment, il y a deux types de noms de partis. Des partis dont le nom reflète une idéologie, ou une idée à défendre. C’est le cas du parti socialiste, qui défend une idéologie qui vient du socialisme et a évolué vers quelque chose qui serait une sorte de conservatisme progressivo-pragmatique. C’est aussi le cas du parti écolo qui défendrait quelque chose de l’ordre d’un centrisme re-cyclo-matérialiste. D’autres partis ont abandonné leur appellation initialement idéologique. Ils ont choisi un nom censé refléter une attitude, voir même un objectif très général. Les Réformateurs veulent réformer. Et ils le font pour que les choses aillent dans une zone allant de la droite à l’extrême droite, une forme d’obssession entrepreneurialo-bourgeoiso-rétrograde, plus récemment techno-trumpisée. Les Engagés veulent s’engager. Et ils le font dans une direction centriste dont la tessiture est si large qu’elle laisse peu de place aux abords, une sorte de vision moquetto-bonsensuelle de comptoir de la société. Idéologue ou attitude, sont, dans ma communauté, les urgences des partis. Mais là dedans, où sont les gens ? Et aussi, où sont les valeurs ? On voit que les appelations n’empêchent pas les partis d’aller un peu où bon leur semble (dans une certaine mais large mesure). Pourquoi pas en revenir à une appellation qui ferait référence aux personnes que le parti veut défendre ? Le parti socialiste serait rebaptisé parti des parvenus à durée indéterminée qui ne veulent pas tout perdre, le parti écolo s’appellerait le parti des personnes confortables à temps plein mais angoissées sauf quand iels font du vélo, le parti réformateur serait le parti des gens qui travaillent mais surtout gagnent du pogne et ne sont pas racistes mais, et les engagés seraient un mouvement destiné à défendre les intérêts des personnes qui restent chez elles le soir, après le boulot, et regardent les nouvelles en soupirant (peut-être d’aise). Le fait d’identifier le public cible de ces partis permet d’identifier celles et ceux qui ne correspondent à aucun des groupes cités. Pour ces personnes, il faudrait alors encore créer un parti. Le parti des oubliés. De toutes ces personnes qui ne correspondent à aucun des groupes précités, on pourrait faire une masse qui partage quelque chose. Des personnes qui partagent le fait que leur mode de vie, choisi ou imposé, n’est pas pris en compte, pour des raisons qui semblent légitime aux défenseurs du système, mais qui en réalité ne le sont pas.
Le journaliste – Mais Les oubliés, n’est-ce pas un peu populiste comme nom de parti ?
Le Professeur – Non, c’est nécessaire. Nous vivons à une époque où ce qui est nécessaire est déclaré populiste, et inversément.
