Je vis seule ici, dans une cabane de 20 m² dans laquelle j’ai un lit et une petite cuisinière au bois. Il y a les latrines à l’extérieur et pour me laver, un lac en contrebas. Il y a aussi le village à 3 kilomètres, j’y vais une fois par semaine. Le chemin est difficile. Je tire derrière moi une valise munie de petites roulettes. Je la traîne plutôt. À l’aller ça va, j’arrive au village et je m’assois quelques minutes à la terrasse du café. Il y a là un homme d’une quarantaine d’années, il m’apporte souvent un verre d’eau et je ne paie pas. Je reviens après avoir fait quelques achats. Le retour est plus pénible avec le poids des emplettes. Il y a 40 ans j’habitais en ville. J’avais un mari, pas d’enfant. Le mari n’est plus là. Je ne suis pas malheureuse. La vie est dure et je suis surprise d’y tenir tant. Je vis comme jamais je n’aurais imaginé vivre.
Le matin parfois, je descends le chemin qui entre dans la forêt et qui mène au lac. Arrivée en bas, je retire mes vêtements, je suis vieille et nue et je descends dans l’eau noire. J’entre entièrement dans l’eau, la tête aussi. C’est le seul endroit où j’ai encore un miroir, que j’ai appuyé contre un arbre et qui reste là. Je m’y regarde parfois, nue, les cheveux longs et blancs qui dégoulinent, les bras ballants. Mes genoux. Mes épaules.
Un jour je vais mourir dans la baraque et personne ne viendra. Je pense parfois à ce qui arrivera à mon corps, comment il se transformera. Pouvait-on imaginer, quand j’étais enfant, mourir comme cela ? Je pense à tout ce qui m’entoure et qui me survivra. Je pense aussi à tout ce que je croise, chaque jour, qui est mort. Hier un petit rat. Ce matin, une simple mouche qui se désagrège sur la table de la baraque et que je laisse là. Je suis en famille.
Comme hier j’étais au village, les courses sont faites et aujourd’hui, je n’ai rien à faire. Je descends au lac, mais je remonte assez vite car l’eau ce matin est encore plus froide que d’habitude. Je suis devant la baraque. Couchée dans l’herbe, la toute petite pelouse devant la baraque. J’écoute les bruits autour de moi, proches, lointains. Je suis en famille.
C’est la fin de l’été, la canicule est passée. Pour l’instant il fait doux mais cela ne va pas durer. Dès septembre, il pleut sur l’Europe la plupart du temps. Aujourd’hui il ne pleut pas. Je suis couchée dans l’herbe douce. C’est moi qui ai décidé de venir ici. Depuis, pas une seule fois je n’ai regretté. Je suis en famille.
