Le narrateur – Imaginons deux personnes face à face. Disons Pierre et Paul. Chacune de ces personnes est armée. Un colt Python, qui tire des balles, des 357 Magnum. Un colt Python. Faut sentir ça, dans la main. Le poids dans la main. Bref. Ces deux personnes ont un différend quelconque. Ces deux personnes se font face. Elles sont armées. Un beau colt Python. La tension est à son comble. Une de ces deux personnes, soit Pierre, soit Paul, va mourir. Mais voilà. Surprise. Pierre se penche, lentement, ah oui, s’il bouge trop vite, crac boum, Pierre se penche et dépose son arme sur le sol.
Pierre – Je m’engage à ne pas utiliser cette arme contre toi.
Le narrateur – La gueule de Paul.
Paul – Je me fais chier à sortir mon colt Python du tiroir, je le nettoie, Dieu sait si ça me prend du temps, je mets des cartouches dans le barillet. Je mets 6 cartouches, une, deux, trois, quatre, cinq, six. Il est chargé maintenant. Il peut servir à tout moment. Voilà. Je viens jusqu’ici avec mon colt Python. Je suis là. Et tu déposes ton arme sur le sol. Tu t’engages, tu dis ? Non mais ça ne va pas, non ?
Le narrateur – Paul, donc, lui, il garde son arme. Il s’est fait chier à sortir son colt Python du tiroir, à le nettoyer, Dieu sait si ça lui prend du temps, il a mis des cartouches dans le barillet, 6 cartouches, une, deux, trois, quatre, cinq, six, voilà, il est chargé maintenant, il peut servir à tout moment. Voilà. Paul, il vient jusqu’ici avec son colt Python, et si ça tombe des voisins l’ont vu, avec cette arme dans son poing. Il est là maintenant. Des voisins l’ont vu et son arme ne servirait pas ? Mais alors les voisins vont savoir que Paul n’utilise pas son arme, même chargée à bloc, une, deux, trois, quatre, cinq, six. L’autre, il dépose son arme et il s’engage. A ne pas l’utiliser. Qu’est-ce qu’il va faire alors, Paul ? Qu’est-ce qu’il va faire ? Il est armé face à un homme désarmé. Qu’est-ce qu’elle va faire ? Et bien tant pis. Il tire évidemment. Il tire et il tue Pierre. Ah oui. Bien sûr, on peut discourir sur les vertus morales de la personne qui a déposé son arme sur le sol, mais le fait est que cette personne est morte maintenant, et que l’autre est vivante. Et donc, tout simplement, c’est la vie qui donne raison à Paul. La vie démontre que c’est Paul qui avait raison. Non ? Que dirait cette personne qui a tiré ? Que dirait Paul ?
Paul – Oui, oui, c’est vrai, j’ai fait usage de la force, mais moi je suis toujours debout, et ça, ça prouve que la vie est de mon côté. Si la vie n’était pas de mon côté, je serais mort, et lui serait vivant. Non ? C’est logique. C’est comme ça dans la nature : tu bouffes ou tu es bouffé. On m’a bien appris, quand j’étais à l’école. On m’a bien appris à la récré aussi, tiens. La vie, toujours, m’a bien appris. Tu bouffes ou tu es bouffé. Alors si Monsieur veut déposer son arme, c’est son problème. On serait à la pêche, je ne dis pas, il déposerait sa canne à pêche, et voilà. Je pêcherais un poisson et on le partagerait. Mais voilà, on n’était pas à la pêche, ici. Ici on avait un différend. C’est différent.
Pierre – Bon, j’ai peut-être fait une erreur stratégique, mais allez savoir pourquoi, si c’était à refaire, je le referais. Et finalement, s’il avait fait comme moi, on n’en serait pas là. Et il aurait pu faire comme moi. Je me demande si ça lui a traversé l’esprit. J’aimerais vraiment savoir si ça lui a traversé l’esprit. Ne serait-ce qu’une fraction de seconde. Est-ce qu’une fraction de seconde, il s’est dit : tiens, est-ce que je ne mettrais pas, moi aussi, mon arme de côté. Tu vois ce que je veux dire ? (A Paul). Excusez-moi. Excusez-moi, est-ce que cela ne vous a pas traversé l’esprit, ne fut-ce qu’une fraction de seconde ? Vous ne vous êtes pas dit, un bref instant, tiens, si je déposais moi aussi mon arme sur le sol ?
Paul – Non. On en serait où, si j’avais fait cela ?
Pierre – Je ne sais pas, au restaurant, au café… on discuterait en tout cas. On serait peut-être juste en train de régler notre différend. Et après on aurait peut-être refait le monde. Pourquoi on s’était disputé encore ?
Paul – Je ne sais pas. On ne se connaissait même pas.
Pierre – Il m’a juste tué pour ne pas que je le tue. Pourtant j’avais mis mon arme sur le sol. Mais malgré tout, il m’a tué. Pas pour la dispute, il ne sait même plus. Moi non plus, c’est pas une critique.
Paul – Pourquoi as-tu mis ton arme de côté ? Pourquoi es-tu venu jusqu’ici avec ton arme pour la mettre au sol ? Pourquoi as-tu acheté cette arme pour la mettre au sol ?
Pierre – Je ne sais pas. Je l’ai achetée parce que tout le monde en achète. Je l’ai amenée jusqu’ici parce que je l’avais achetée. Pourquoi je l’ai mise au sol ? Je ne sais pas. Ça m’a pris, comme ça. Parce que j’avais envie d’aller au café. Parce que je n’avais pas assez de force pour appuyer sur la gâchette. Parce que j’étais intimement persuadé que face à un geste pareil, il te faudrait faire la même chose. Mais j’aimerais vraiment bien savoir si, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, il a pensé faire la même chose… Tu vois ce que je veux dire ?
Paul – Et toi, tu le referais si on recommençait ?
Pierre – Oui.
Paul – Tu le referais… Mais c’est comme si tu te suicidais alors !
Pierre – Ah non, c’est… l’espoir ! C’est quoi le choix ? Lui tirer dessus ? Je refuse de lui tirer dessus. Je ne veux pas vivre avec ça !
Paul – Ah mais bravo. Monsieur ne veut pas se mouiller. On me laisse avec la merde sur les bras ? Belle mentalité. Espèce de lâche. Il n’y a pas d’alternative. Il n’y a pas de choix !
Pierre – Moi, je n’ai pas tiré.
Paul – Et tu es mort.
Pierre – Je ne suis pas mort parce que j’ai posé mon arme sur le sol. Je suis mort parce que tu as tiré.
Le narrateur – Bon, moi aussi j’ai un Colt Python (il sort un colt Python de derrière son pantalon). Et un différend. Ici, avec quelqu’un, dans cette salle. Une personne qui a elle aussi, un colt Python. Un certain Jacques. Jacques, je vais déposer mon arme sur le sol. Je m’engage à ne pas l’utiliser contre toi.
Le narrateur dépose son arme sur le sol, lentement, en essayant de ne pas effrayer Jacques.
Le narrateur – Voilà Jacques. Qu’est-ce qu’on fait ?
