Je suis un poney. Je suis né poney. Pour être plus précis je suis un poney de foire. Tous les jours je tourne pendant des heures dans le sens inverse des aiguilles d’une montre pendant une heure, dans l’autre sens pour l’heure qui suit. J’aime tourner. Je suis né pour tourner. Un tour est long de 28 mètres et dure 25,2 secondes. Chaque jour je parcours plusieurs kilomètres. Des dizaines de kilomètres. Tous les 10 tours, soit toutes les 4 minutes et 12 secondes, je m’arrête et l’on change d’enfant. Je parle de l’enfant qui se tient assis sur moi. Les enfants sont étranges. Ils imaginent beaucoup de choses, des choses invraisemblables. Celui-ci se croit sur un mustang, chevauchant à travers une énorme plaine. Il a le soleil dans les yeux, et doit abaisser le revers de son chapeau pour y voir. Il faut être prudent pense-t-il. On ne sait jamais. Il est inquiet. Quelqu’un pourrait se tenir caché derrière l’un de ces rochers et lui tirer dessus. C’est idiot. Nous sommes sur une place communale et personne ne se cache pour tirer sur qui que ce soit. Mais je ne discute pas. J’obéis aux ordres. Pendant 4 minutes et 12 secondes je serai donc un mustang.
J’ai un ami. Un seul. Mon seul ami est un homme, un homme qu’on appelle Forain. C’est lui qui nous nourrit, qui nous attache et nous détache. Ma vie est calme et paisible. Je n’ai pas à me battre pour ma place. Ma place m’attend. Je suis toujours à la même place. Cela ne me dérange pas. Je ne voudrais pas avoir à me battre pour ma place. Cela ne me dérange pas non plus d’avoir le nez dans la queue de celui qui me précède. Je connais son odeur par cœur. Je suis habitué. J’aime être habitué. Et ma situation n’a pas que des désavantages, loin de là. J’adore par-dessus tout sentir le souffle de celui qui me suit, sentir son souffle sur mes fesses de poney. Son souffle me réconforte. Il est régulier. Il me réchauffe en hiver et me ventile en été. Voilà, c’est ma vie. Je l’aime comme elle est. Et c’est la seule vie possible de toute façon. Je ne suis pas un mustang. Je suis un poney. Je suis né poney. Je suis né poney de foire et ma vie tourne rond. Mais j’aurais pu être un âne. Non, vraiment, je ne voudrais pas d’une autre vie.
Pourtant, hier, il s’est produit quelque chose d’extraordinaire que je ne saurais en aucun cas expliquer. Hier, pour une raison qui m’échappe, j’ai rué. Pour la première fois de ma vie, j’ai rué. Forain se trouvait juste derrière moi, et ça m’a pris, comme ça. J’ai donné un coup de sabot dans son arrière-train. Forain était furieux. Il a dit de moi des choses déplaisantes. Il m’a rétrogradé, aussi. Celui qui depuis toujours me soufflait sur les fesses est maintenant devant moi, et me voilà le nez dans sa queue. Et c’est un nouveau, un inconnu, qui me renifle. Voilà ma nouvelle situation. Qu’est-ce que j’en pense ? Un souffle nouveau dans les fesses n’est pas fait pour me déranger, mais je sens que cela me prendra du temps pour m’habituer à la nouvelle odeur qui me précède. Et aussi, à cette idée : ma place n’est donc pas assurée. Je peux perdre ma place. Je peux reculer. Voilà une chose qui me paraît bien inquiétante. On m’a toujours dit que je ne pouvais qu’avancer. Voilà que je recule. J’ai peur. Le soir je digère mal ma maigre avoine. Je n’ai plus d’appétit. Et je trouve le sommeil avec difficulté. Quand je le trouve, je fais des rêves désagréables. Je me rêve en âne. Je suis un âne. Je me réveille en sueur. Non. Je suis un poney. Tout va bien. Je n’ai fait que perdre une place. Alors voilà que me vient cette question : comment faire pour la regagner ? Je suis un poney. Courage. Je m’appelle Petit Tonnerre et ce nom me va assez bien.
