Je suis le métronome. Je donne la cadence. Je frappe une merveilleuse peau de chèvre, tendue, et le son qui en résulte résonne dans le bateau. Les galériens rament au rythme que j’impose. Grâce à cela, nous avançons rapidement, mais surtout, régulièrement. Personne ne sait quand, mais bientôt, nous découvrirons de nouvelles terres. Sur celles-ci, nous débarquerons, boirons l’eau fraîche qui nous manque depuis si longtemps. Puis nous cueillerons des fruits merveilleux. Nous rencontrerons des peuplades différentes que nous materons en leur donnant des coups sur la tête. Nous prendrons leurs richesses et leurs recettes culinaires. Impressionnées par notre force, ces peuplades voudront copier, puis adopter notre mode de vie. Et nous leur proposerons alors, certes avec insistance, des stages payants. Nous reviendrons couverts d’or et de gloire. Nous achèterons plein de trucs. La vie sera belle.
Ce sont les galériens qui choisissent le métronome. Nous sommes deux à nous présenter à eux. Celui qui dort à droite de la chiourme, et moi, qui dort à gauche. Lui, il propose aux galériens de ramer rapidement. 23 coups de rames à la minute. Il est fourbe. Il raconte des histoires, il dit aux galériens que s’ils rament plus vite, ils passeront moins de temps sur la galère. Moi, je propose aux galériens de ramer moins vite. Je suis à 21. C’est vrai que j’avais parlé de 19 à la base, mais le capitaine est un grand nerveux. Il a insisté, insisté, et finalement j’ai dû céder. Nous voilà donc à 21. Du coup, l’autre, celui qui dort à droite, trouve qu’en dessous de 24, c’est de la fainéantise. Il a calculé, le fourbe (je vous l’avais dit qu’il était fourbe) que sur l’entièreté du trajet, les galériens passeraient 2 jours de moins à ramer, à du 24. Moi je dis qu’à 19, enfin non, à 21, on se fait moins mal aux mains. Du coup, on dort mieux. Et qui dort mieux, rame en cadence. Et tout le monde est content, le capitaine, la chiourme, et le métronome.
Le soir, avec celui qui dort à la droite de la chiourme, nous mangeons toujours notre ration ensemble. Il me demande des nouvelles. Il m’en donne aussi. Aujourd’hui, il a vu des dauphins. Nous devisons avec émotion. Quelle belle vie nous avons. Nous voyons passer les dauphins. Demain, je raconterai à la chiourme. Eux aussi, ils ont le droit de rêver.
